{"id":222,"date":"2010-01-17T12:36:18","date_gmt":"2010-01-17T09:36:18","guid":{"rendered":"http:\/\/volokhov.ru\/site\/?page_id=222"},"modified":"2025-08-28T23:30:20","modified_gmt":"2025-08-28T19:30:20","slug":"%d0%bf%d1%80%d0%b5%d1%81%d1%81%d0%b0-%d1%84%d1%80%d0%b0%d0%bd%d1%86%d0%b8%d0%b8","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/volokhov.net\/?page_id=222","title":{"rendered":"\u041f\u0440\u0435\u0441\u0441\u0430 \u0424\u0440\u0430\u043d\u0446\u0438\u0438"},"content":{"rendered":"<p><strong> French press<\/strong><\/p>\n<p><strong>\u041f\u0440\u0435\u0441\u0441\u0430 \u0424\u0440\u0430\u043d\u0446\u0438\u0438<\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h1>La vie en langage grossier<\/h1>\n<p><strong>Arguments\u00a0et\u00a0Faits\u00a0<\/strong><\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/archive.aif.ru\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\" data-saferedirecturl=\"https:\/\/www.google.com\/url?q=http:\/\/archive.aif.ru\/&amp;source=gmail&amp;ust=1756493807026000&amp;usg=AOvVaw1RAhqxoWW_zhDP1a3jvdX5\">archive.aif.ru<\/a><\/p>\n<p><strong>27.12.20<\/strong><\/p>\n<div>\n<div>\n<div>\n<div id=\"m_-8458931694510362707m_-2857844775870937871m_-736719210977734971m_6116716872779850435m_2302010714089966468m_-4762965783915135500m_-7671291679730819885m_7255410728043182021gmail-:1lv\">\n<div id=\"m_-8458931694510362707m_-2857844775870937871m_-736719210977734971m_6116716872779850435m_2302010714089966468m_-4762965783915135500m_-7671291679730819885m_7255410728043182021gmail-:1lu\">\n<div dir=\"auto\">\n<p>PERMETTEZ\u00a0au journaliste de se taire. Je vous pr\u00e9sente \u00e0 pr\u00e9sent le discours d\u2019un dramaturge tr\u00e8s connu. Presque une c\u00e9l\u00e9brit\u00e9. Son nom\u00a0appara\u00eetra\u00a0plus bas. Pour commencer, \u00e9coutez cette d\u00e9claration-programme qu\u2019il m\u2019a transmise en guise de r\u00e9ponse \u00e0 mes \u00e9ventuelles questions\u2026<\/p>\n<p>\u00c0 propos du langage grossier dans la litt\u00e9rature<\/p>\n<p>Le mat (argot grossier russe) est une chose tr\u00e8s s\u00e9rieuse. Sa gravit\u00e9 se manifeste dans le moment critique o\u00f9 il est employ\u00e9. Bien s\u00fbr, le mat peut \u00eatre vulgaris\u00e9, tout comme l\u2019insulte, mais cela vient d\u2019une totale incompr\u00e9hension du mat en tant que principe. Le mat est tr\u00e8s \u00e9conome en expressions, mais il s\u2019agit d\u2019un concept \u00e9lev\u00e9, concis, qui porte en lui \u2013 remarquez-le \u2013 des crit\u00e8res presque math\u00e9matiques. On dit : jurer avec des gros mots sur trois, cinq \u00e9tages.<\/p>\n<p>Dans le mat, on trouve les notions de mot, atome, m\u00e9ta, mort, m\u00e9taphysique. Il est tr\u00e8s concert\u00e9, et lorsque quelqu\u2019un ressent un malaise, une tension colossale, lorsqu\u2019il se retrouve coinc\u00e9 dans une structure bien rigide, le mat devient pour lui un moyen d\u2019expression ad\u00e9quat. Mais c\u2019est une mesure de responsabilit\u00e9 tr\u00e8s s\u00e9rieuse \u2013 l\u2019usage de tels mots.<\/p>\n<p>Car, en principe, le mat appartient au domaine du silence \u2013 cet acte sacr\u00e9. Il n\u2019a pas besoin d\u2019\u00eatre prononc\u00e9 \u00e0 haute voix, car c\u2019est une forme verbale du d\u00e9sespoir. Le mat est un mot sacr\u00e9. Une pi\u00e8ce forte n\u2019a pas peur des mots sacr\u00e9s \u2013 ils lui conviennent. Celui qui \u00e9coute une pi\u00e8ce avec un \u201cbesoin de v\u00e9rit\u00e9\u201d accepte la n\u00e9cessit\u00e9 de mots forts, employ\u00e9s \u00e0 bon escient.<\/p>\n<p>Dans l\u2019art v\u00e9ritable, surtout dans la dramaturgie, l\u2019\u0153uvre est fa\u00e7onn\u00e9e \u00e0 partir de la s\u00e8ve naturelle de la langue. Il n\u2019est pas rare que face \u00e0 un art m\u00e9diocre et terne, le spectateur ait l\u2019impression qu\u2019on l\u2019a insult\u00e9\u2026 sans m\u00eame utiliser de mat. Parce que le mat, c\u2019est le dernier recours extr\u00eame pour sortir d\u2019un p\u00e9trin ou d\u2019un \u00e9chec, qui ont toujours un sens concret. La langue ne conna\u00eet pas de situations sans issue \u2013 c\u2019est un univers o\u00f9 il y a toujours une sortie. Voil\u00e0 l\u2019essentiel. Il n\u2019y a pas de p\u00e9ch\u00e9 \u2013 il y a la st\u00e9rilit\u00e9 d\u2019esprit. Et le mat, c\u2019est l\u2019indice cl\u00e9 pour sortir d\u2019une situation : la naissance d\u2019une image, l\u00e0 o\u00f9 r\u00e9side le p\u00e9ch\u00e9. Et il faut savoir \u00e9couter le mat. Tout le reste, c\u2019est mensonge, vacarme\u2026 et provocation.<\/p>\n<p>Chez nous, la vision vulgaris\u00e9e du mat est tr\u00e8s r\u00e9pandue. Quand il est interpr\u00e9t\u00e9 sans aucun sens, sans application imag\u00e9e \u00e0 un fait pr\u00e9cis, il devient donc absurde. Mais en r\u00e9alit\u00e9, ce n\u2019est pas le mat lui-m\u00eame qui est honteux, c\u2019est ce qu\u2019il r\u00e9v\u00e8le : l\u2019inconsistance de la personnalit\u00e9. Dans un th\u00e9\u00e2tre-temple r\u00e9fl\u00e9chi, le processus de purification humaine se r\u00e9alise gr\u00e2ce au plan cr\u00e9atif du mat \u2013 \u00e0 son sens sacr\u00e9.<\/p>\n<p>Parler en mat, c\u2019est nommer un \u00e9v\u00e9nement avec les mots humains les plus justes. C\u2019est pourquoi il est impartial, il heurte les yeux et les oreilles, en tant que forme la plus nue de la communication humaine. Le mat doit donc \u00eatre utilis\u00e9 avec justesse et responsabilit\u00e9. Il faut l\u2019apprendre, le comprendre et le relier aux manifestations les plus \u00e9lev\u00e9es de l\u2019Esprit humain. Plus nous saurons l\u2019\u00e9couter, plus il sera pr\u00e9cis et percutant \u2013 plus vite nous nous lib\u00e9rerons de nos erreurs.<\/p>\n<p>Si tu es pass\u00e9 sans sens \u2013 tu t\u2019es insult\u00e9 toi-m\u00eame. Mais si tu es pass\u00e9 avec sens \u2013 \u00ab les couilles \u00e0 l\u2019air \u00bb, alors tu as d\u00e9j\u00e0 signal\u00e9 un manque dans la soci\u00e9t\u00e9, quelque chose qui nous fait d\u00e9faut.<\/p>\n<p>Le mat est avant tout un acte th\u00e9\u00e2tral. C\u2019est la pudeur qui prot\u00e8ge la nudit\u00e9. Et l\u00e0 o\u00f9 il y a la notion de pudeur \u2013 aucun mat ne s\u2019imposera. Mais le mat colle \u00e0 ceux qui\u2026 ont un petit p\u00e9ch\u00e9.<\/p>\n<p>Sur la mani\u00e8re de faire face aux probl\u00e8mes<\/p>\n<p>Parce que les probl\u00e8mes ne se \u201cvivent\u201d pas. Les probl\u00e8mes \u2013 on les surmonte. Voil\u00e0 l\u2019essence du mat. Il tend \u00e0 l\u2019auto-destruction \u2013 il est habitu\u00e9 au sacrifice, \u00e0 sa propre extinction. Et en le traitant avec respect, nous reconnaissons notre droit \u00e0 voir le p\u00e9ch\u00e9, \u00e0 le nommer, \u00e0 nous en repentir, \u00e0 le traverser et \u00e0 le d\u00e9passer.<\/p>\n<p>P.S. Et maintenant, permettez-moi de vous pr\u00e9senter : Volokhov,\u00a0dramaturge. C\u00e9l\u00e9brit\u00e9 europ\u00e9enne. En Europe, il jouit d\u2019une renomm\u00e9e proche de celle de Ionesco. \u00c0 Moscou, il s\u2019est fait conna\u00eetre gr\u00e2ce \u00e0 la pi\u00e8ce scandaleuse \u201cCache-cache avec la mort\u00a0\u201d (dont le texte \u00e9tait presque enti\u00e8rement en\u00a0mat), et plus r\u00e9cemment avec \u201cLe calvaire de Tchikatilo\u201d (toutes deux mises en sc\u00e8ne par Andre\u00ef Jitinkin).<\/p>\n<p>Dans ses pi\u00e8ces, Volokhov est un rebelle, un auteur conceptuel avec une tension dramatique v\u00e9ritablement shakespearienne, qui saisit par la crudit\u00e9 de ses formes verbales et par une profondeur de questionnement digne de Dosto\u00efevski, emp\u00eachant le spectateur de d\u00e9tourner le regard.<\/p>\n<p>Sur sc\u00e8ne, chacune des pi\u00e8ces de Volokhov d\u00e9montre de mani\u00e8re convaincante que, peu importe o\u00f9 l\u2019on fuit, on ne peut \u00e9chapper \u00e0 la question \u201c\u00eatre ou ne pas \u00eatre ?\u201d, qu\u2019il faudra payer pour les erreurs des anc\u00eatres, et r\u00e9pondre de l\u2019histoire que nous n\u2019avons pas fa\u00e7onn\u00e9e. Et cela, bien s\u00fbr, fait mal. Parce que cela ne peut pas ne pas faire mal, quand on vous enfonce dans la conscience de la culpabilit\u00e9\u2026 sans anesth\u00e9sie.<\/p>\n<p>Ce qui console, c\u2019est que dans la vie, ce dramaturge, Volokhov, est incroyablement civilis\u00e9 \u2013 il court des marathons, je\u00fbne selon la m\u00e9thode Bragg, et prend soin de sa sant\u00e9. Il est habill\u00e9 \u00e0 la mode, bien coiff\u00e9, porte un petit sac \u00e0 dos\u2026 Dans la vie, Volokhov est un \u00e9ternel \u00e9tudiant europ\u00e9en, passant son temps dans des caf\u00e9s philosophiques parisiens, en compagnie d\u2019intellectuels fran\u00e7ais progressistes, et en vacances \u2013 sur la C\u00f4te d\u2019Azur. Et sa femme, bien s\u00fbr, est fran\u00e7aise.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p><strong>\u00a0<\/strong><\/p>\n<h1><strong>LE MONDE<\/strong><\/h1>\n<p><strong>RUSSIE\/THEATRE<\/strong><\/p>\n<p><strong>RENCONTRE\u00a0\u00a0AVEC\u00a0 MIKHA\u00cfL\u00a0\u00a0VOLOKHOV<\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2>UN \u00c9MIGR\u00c9<\/h2>\n<h2>A BRIDE<\/h2>\n<h2>ABATTUE<\/h2>\n<p>N\u00e9, en 1955, en URSS, Mikha\u00efl Volokhov vit en France depuis 1987. Gardien d&#8217;une soci\u00e9t\u00e9 de Bourse, il est surtout \u00e9crivain, romancier et dramaturge. Sa troisi\u00e8me pi\u00e8ce, \u00ab Cache-cache avec la mort\u00bb, la premi\u00e8re traduite en fran\u00e7ais, est pr\u00e9sent\u00e9e en f\u00e9vrier \u00e0,Gennevil-liers. Elle est mise en sc\u00e8ne par Bernard Sobel et interpr\u00e9t\u00e9e par Denis Lavant et Hugues Quester. Un mois apr\u00e8s sa reprise \u00e0 Moscou, dans une mise en sc\u00e8ne d&#8217;Andre\u00ee Jitinkin pour le Th\u00e9\u00e2tre Mossoviet, o\u00f9 elle conna\u00eet un succ\u00e8s important.<\/p>\n<p>L traverse vivement la place du Ch\u00e2telet et rejoint la brasserie \u00e0 l&#8217;heure convenue : petit, brun, costaud, Mikha\u00efl Volokhov confie d&#8217;embl\u00e9e qu&#8217;en bon marathonien recycl\u00e9 \u00e0 la litt\u00e9rature il aime courir, chaque jour, dans les rues de Paris, au moins une heure, c&#8217;est essentiel \u00e0 sa forme. A peine assis, alors qu&#8217;on lui demande pourquoi il s&#8217;est install\u00e9 ici \u00e0 l&#8217;automne de 1987, il joint le geste \u00e0 la parole et sort de sa sacoche une photo, celle de sa femme, jeune, brune elle aussi et fran\u00e7aise; Mikha\u00efl Volokhov l&#8217;a donc suivie en France o\u00f9, ironie du sort, il vit seul aujourd&#8217;hui car son \u00e9pouse travaille&#8230; \u00e0 l&#8217;ambassade de France \u00e0 Moscou.<\/p>\n<p>Premiers contacts en forme de sc\u00e9nario. Quelques secondes pass\u00e9es ensemble et, d\u00e9j\u00e0, les contours d&#8217;une vie surprenante dont on apprendra bient\u00f4t qu&#8217;elle a commenc\u00e9 entre Kazakhstan et Russie, en 1955, du temps o\u00f9 ces deux R\u00e9publiques appartenaient \u00e0 l&#8217;Union sovi\u00e9tique. \u00abM\u00e8re russe, p\u00e8re juif\u00bb, dit-il dans un fran\u00ad\u00e7ais teint\u00e9 d&#8217;un fort accent slave. Pas vraiment juif lui-m\u00eame, alors? \u00abPour mes amis, je suis juif, pour d&#8217;autres gens, je suis russe. Mais, dans ma vie quotidienne et pendant mes \u00e9tudes \u00e0 l&#8217;Institut scientifique de Moscou, le MVTU Bauman, on s&#8217;est charg\u00e9 de me rappeler que j&#8217;\u00e9tais juif, en refusant par exemple de mettre du mat\u00e9\u00adriel \u00e0 la disposition de mes recherches.\u00bb<\/p>\n<p>Des recherches qui lui vaudront des difficult\u00e9s pour obtenir son visa de sortie du territoire. \u00abJ&#8217;ai travaill\u00e9 sur des mati\u00e8res sensibles, des histoires de techniques militaires : je connaissais quelques secrets d&#8217;Etat&#8230;\u00bb<\/p>\n<p>Ce souvenir le fait sourire. A ce moment de la conversa\u00adtion, comme \u00e0 d&#8217;autres qui viendront plus tard, on ne sait pas s&#8217;il dit la v\u00e9rit\u00e9 ou non. 11 laisse libre cours \u00e0 ses pens\u00e9es sans plus d&#8217;arri\u00e8re-pens\u00e9es, sans m\u00e9nagement ni avertissement. Mais toujours avec chaleur et dr\u00f4lerie.<\/p>\n<p>A la lecture de la pi\u00e8ce que met en sc\u00e8ne Bernard Sobel \u00e0 Gennevilliers, une seule certitude, Mikha\u00efl Volokhov est apparemment de la famille des brouillons, des touffus, de cette sorte d&#8217;\u00e9crivains de la profusion, de l&#8217;accumulation, qui l\u00e2che la bride de son imagina\u00adtion sans complexe ni censure. Un auteur qui \u00e9crit ce que beaucoup pensent, parfois, mais qu&#8217;ils ne formulent jamais. Une sorte de Lars Noren slave.<\/p>\n<p>Il a \u00e9crit Cache-cache avec la mort deux mois apr\u00e8s son arriv\u00e9e en France. \u00abJ&#8217;avais vu pour la premi\u00e8re fois l&#8217;oc\u00e9an Atlantique, du c\u00f4t\u00e9 de La Teste, sur le bassin d&#8217;arcachon; j&#8217;avais rencontr\u00e9 les immigr\u00e9s russes d&#8217;ici. J&#8217;avais toujours voulu savoir ce que pouvaient \u00eatre les Occidentaux, les Fran\u00e7ais, j&#8217;avais lu Sartre, Camus, Ionesco, Beckett, je me demandais ce que p\u00e2maient \u00eatre leur vie, leur vie quotidienne, leurs r\u00eaves. Cette p\u00e9riode fut pour moi comme la d\u00e9couverte Je la face cach\u00e9e de la Lune. \u00bb<\/p>\n<p>L\u00e0-bas, Mikha\u00efl Volokhov a connu tous les aspects de la vie sovi\u00e9tique, c\u00f4t\u00e9 cour, c\u00f4t\u00e9 rue. C\u00f4t\u00e9 cour, la nomenklatura. \u00abAlors que j&#8217;\u00e9tais encore adolescent, nous avons eu un grave accident de voiture lors duquel ma m\u00e8re a \u00e9t\u00e9 s\u00e9rieusement bless\u00e9e au cou. Il se trouve qu&#8217;\u00e0 Tchimkent, dans le Kazakhstan, vivait ma tante qui \u00e9tait un m\u00e9decin tr\u00e8s c\u00e9l\u00e8bre &#8212; et tr\u00e8s riche \u00e0 l&#8217;\u00e9poque socia\u00adliste. Son mari \u00e9tait un grand communiste, correspon\u00addant de la Pravda et donc disposant d&#8217;un r\u00e9el pouvoir. Tous les notables de la r\u00e9gion fr\u00e9quentaient la maison. L\u00e0, j&#8217;ai pu observer de tr\u00e8s pr\u00e8s le fonctionnement de la nomenklatura et m\u00eame les rouages de la mafia.<\/p>\n<p>\u00bbCet \u00e9pisode nous a beaucoup choqu\u00e9s, mes parents et moi. Choqu\u00e9s par cet \u00e9talage de richesse, par le climat d&#8217;antis\u00e9mitisme beaucoup plus violent qu&#8217;en Russie. Ce fut pour moi une premi\u00e8re \u00ab\u00e9migration\u00bb, qui fut dou-lloureuse et pendant laquelle j&#8217;ai v\u00e9cu dans la nostalgie de la Russie. \u00bb Dans sa pi\u00e8ce, il nous fait ainsi p\u00e9n\u00e9trer dans la coulisse d&#8217;un h\u00f4pital r\u00e9serv\u00e9 aux membres du KGB avec une abondance de d\u00e9tails hyperr\u00e9alistes pui\u00ads\u00e9s \u00e0 la meilleure source. Un h\u00f4pital qui ressemble comme un fr\u00e8re \u00e0 celui dans lequel il a travaill\u00e9 et o\u00f9 l&#8217;on soignait les victimes d&#8217;irradiations nucl\u00e9aires et de la guerre en Afghanistan. \u00abLes maladies secr\u00e8tes de l&#8217;URSS&#8230;\u00bb<\/p>\n<p>C\u00f4t\u00e9 rue, Mikha\u00efl Volokhov confesse y avoir fait l&#8217;es\u00adsentiel de son \u00e9ducation. \u00abEnfant, dans la banlieue de Novo-Moskovsk, village pr\u00e8s de Moscou, nous habitions \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d&#8217;une usine chimique o\u00f9 travaillaient de nom\u00adbreux prisonniers; \u00e0 Alma-Ata, o\u00f9 j&#8217;ai rencontr\u00e9 par hasard un grand boxeur qui \u00e9tait devenu bandit. On le savait mais personne n&#8217;a jamais pu l&#8217;arr\u00eater et le mettre en prison, il \u00e9tait trop fort&#8230; J&#8217;avais quatorze ans, lui trente. [I avait l&#8217;\u00e2me un peu cosaque, un peu turque aussi. Il n&#8217;a cess\u00e9 de se venger de ses parents parce qu&#8217;ils l&#8217;avaient emp\u00each\u00e9 de se marier avec une Russe. Une vengeance qui confinait \u00e0 la folie. \u00bb<\/p>\n<p>Ces exp\u00e9riences et d&#8217;autres encore lui ont permis de ma\u00eetriser le mat, argot n\u00e9 de la marginalit\u00e9 et parl\u00e9 aujourd&#8217;hui par la jeunesse russe. Mikha\u00efl Volokhov s&#8217;en sert en permanence dans ses \u00e9crits. \u00abC&#8217;est la lan\u00adgue des prisons, que beaucoup de gens comprennent, par la force des choses. \u00bb Le mat est aussi une arme, pour contrebattre ce que Mikha\u00efl Volokhov appelle \u00ables bonnes intentions du communisme\u00bb. \u00abLe communisme, bien s\u00fbr, c&#8217;\u00e9tait une bonne id\u00e9e, une forme de morale; mais quand on sait tout ce qui est advenu, cette tentative de tuer l&#8217;\u00e2me russe, son r\u00eave de justice, cette vengeance contre le tsarisme, une vengeance mortelle&#8230; Bien s\u00fbr, le tsarisme \u00e9tait ind\u00e9fendable, mais la vengeance commu\u00adniste, ses cinquante millions de morts, peut-\u00eatre plus, l&#8217;est aussi. On ne peut pas faire te paradis avec le sang du peuple m\u00eame si je crois qu&#8217;il faut pardonner, qu&#8217;il faut pardonner le pire assassin du monde et comprendre pourquoi il a agi comme \u00e7a. En France, vous avez sup\u00adprim\u00e9 la peine de mort, il fallait le faire, malgr\u00e9 tout. \u00bb<\/p>\n<p>Si on lui demande s&#8217;il n&#8217;est pas \u00e9tonn\u00e9 que le dernier metteur en sc\u00e8ne communiste fran\u00e7ais ait choisi de monter sa pi\u00e8ce, Mikha\u00efl Volokhov r\u00e9pond sans h\u00e9si\u00adter: \u00ab En France, le Parti communiste fut \u00e0 l&#8217;origine d&#8217;avanc\u00e9es sociales, importantes. Bernard Sobel est d&#8217;abord un homme; pour moi, le plus important est d&#8217;\u00eatre un homme. Un homme qui r\u00eave. Le r\u00eave, c&#8217;est quelque chose de \u00abgauche\u00bb, quelque chose qui peut changer le monde. Je r\u00eave que les artistes cr\u00e9ent leur propre parti, ni de droite ni communiste, le parti de l&#8217;art face aux id\u00e9es duquel r\u00e9agiraient les partis politiques traditionnels. A premi\u00e8re vue, l&#8217;art est inutilisable mais, dans la dur\u00e9e, \u00e0 mesure que le temps passe, on s&#8217;aper\u00e7oit que c&#8217;est l&#8217;instrument de la compr\u00e9hension, de l&#8217;intelli\u00adgence.<\/p>\n<p><strong><em>OLIVIER SCHMITT<\/em><\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong><em>***<\/em><\/strong><\/p>\n<h1><strong>Liberation<\/strong><\/h1>\n<p><strong><em>\u00abCache-Cache avec la mort\u00bb:ou le fantasme n\u2019est que le paravent d\u2019une farse tragique, o\u00f9 l\u2019horreur en cache toujours une autre.<\/em><\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>THEATRE<\/strong><\/p>\n<h2><strong>Sobel en oder d\u2019URSS<\/strong><\/h2>\n<p>Dans un h\u00f4pital du KGB, deux pompiers de nuit en faillite d&#8217;identit\u00e9 se castagnent: \u00abCache-Cache avec la mort\u00bb, de Mikha\u00efl Volokhov, s&#8217;affiche comme une plong\u00e9e au cul du bas monde sovi\u00e9tique. Une pi\u00e8ce pleine de cadavres dans le placard, \u00e9crite en \u00abmat\u00bb, la langue des marlous, et mise en sc\u00e8ne \u00e0 vif par Bernard Sobel \u00e0 Gennevilliers.<\/p>\n<p>Longtemps la salle restera allum\u00e9e rappelant au spectateur qu&#8217;il est aussi\u00a0\u00a0\u00a0 membre\u00a0\u00a0\u00a0 du\u00a0\u00a0\u00a0 public &#8212; comme on dit membre du parti-et qu&#8217;il n&#8217;est pas seul dans son petit fauteuil d&#8217;individualiste forcen\u00e9 \u00e0 \u00e9couter les tombereaux d&#8217;ordures et d&#8217;insultes que les deux types d\u00e9versem. expulsent, d\u00e9glutissent, ex\u00adpectorent, d\u00e9gobillem l\u00e0 devant dans ce vrai-faux d\u00e9cor sign\u00e9 Nicki Rieti, grand complice en perversit\u00e9 du metteur en sc\u00e8ne de la chose. Bernard Sobel en plein retour d&#8217;URSS -comme on le dit d&#8217;une manivelle. Soit la carcasse froide du lieu &#8212; rue des Gr\u00e9sillons. Gennevilliers &#8212; qui ne fait pas vieux th\u00e9\u00e2tre (avec ses cintres, ses ficelles, ses murs \u00e9caill\u00e9s) mais plu\u00adt\u00f4t ressac de l&#8217;\u00e8re industrielle aux tubu\u00adlures m\u00e9talliques noir\u00e2tres, le tout pr\u00e9\u00adsentement nique par Nicki de tuyaux de chaudi\u00e8res beaubourgiennes pissant un minable goutte-\u00e0-goutte sur le sol gris-noir o\u00f9 g\u00eet un gros tas d&#8217;extincteurs au rouge fatigu\u00e9 et \u00e0 l&#8217;efficacit\u00e9 que l&#8217;on peut croire douteuse. S&#8217;y ajoute, c\u00f4t\u00e9 cour, coin cosy merdique un fauteuil ex-club au cuir lamin\u00e9 devant une t\u00e9l\u00e9 o\u00f9\u00a0 d\u00e9nient, hypnotiques, ries sc\u00e8nes miiciies; Gaearine sous son pleine vitesse comme les deux, l\u00e0 devant, qui jactent. L&#8217;assis du fauteuil -le grand, l&#8217;intello. le ma\u00eetre-. F\u00e9lix dit le juif, et le debout de la bougeotte -le peut, le prolo, l&#8217;esclave-, Arkadi dit l&#8217;Ukraine. Les deux sont pompiers de nuit dans un h\u00f4\u00adpital pour membres du KGB. Dialogue (ce sont presque les premi\u00e8res r\u00e9pliques, traduction Lily Denis et Bernard Pautrat).<\/p>\n<p>\u00abFELIX&#8230;. Tu vois, l&#8217;Ukraine, tu peux chouraver ce que tu veux, tu peux m\u00eame vendre tout l&#8217;h\u00f4pital, je m&#8217;en fous. Seu\u00adlement tu es. comment je dirais?&#8230; sous surveillance, pas vrai?&#8230; pas d&#8217;autorisa\u00adtion de r\u00e9sidence&#8230; bref, il faut que tu fasses gaffe, non? Tandis que moi. hein ? Je m&#8217;en balance, moi.<\/p>\n<p>ARKADI. J&#8217;suis peut-\u00eatre sous sur\u00adveillance mais j&#8217;suis pas youpin, moi. pu\u00adtain! Oh. l&#8217;ordure! Oh, putain, un peu qu&#8217;il avait raison, Hitler! Que moi je vous aurais fait cramer, tous les petits youpins kgbites!<\/p>\n<p>FELIX. Et moi les maffieux ukrainiens !<\/p>\n<p>Et puis, pour ce \u00abpetits youpins kgbites\u00bb,<\/p>\n<p>moi j&#8217;ai bien envie de le casser la gueule !<\/p>\n<p>ARKADI. Ah, ah! Tes vraiment juif!<\/p>\n<p>Putain, vous les juifs vous \u00eates des vrais<\/p>\n<p>porcs! on s&#8217;enfile un nom russe. hop!<\/p>\n<p>encule son petit monde! Putain, les p\u00e9d\u00e9s ! (F\u00ealase l\u00e8ve brusquement.)Ei pour ce qui est de me casser la gueule, faudrait pouvoir, mon pote. La v\u00e9rit\u00e9, on peu pas lui casser la gueule, mon pote! Bon, al\u00adlez, on bouffe.<\/p>\n<p>FELIX. Mon cul, pauvre con. Attends que je te baise, tu vas voir! t&#8217;arr\u00eateras pas de te branler la t\u00eate. OK?\u00bb IL y en a deux bonnes heures comme \u00e7a. Mikha\u00efl Volokhov a \u00e9crit Cache-Cache avec la mort en quelques semaines, peu apr\u00e8s son arriv\u00e9e en France en novembre 1987. I1 sait de quoi il parle: il est juif el diverses brimades durant ses \u00e9tudes juif\u00a0 ont rappel\u00e9, il a travaill\u00e9 dans un h\u00f4pital o\u00f9 l&#8217;on soignait des \u00e9clop\u00e9s de l&#8217;Afgha\u00adnistan et des Tchemobyleux, et ce fils\u00a0 de la banlieue moscovite, ne au Kazakhstan en 1955, a crois\u00e9 le bas monde russe. Sa pi\u00e8ce est \u00e9crite en mat. Une langue marlou, argotique, sexuelle et orduri\u00e8re vo\u00adlontiers pari\u00e9e par les prisonniers de droit commun et les chauffeurs de taxi mos\u00adcovites, une langue dont lu vase touille des argots ancestraux, une langue que l&#8217;\u00e9l\u00e9gant Andre\u00ef Biely jugeait d\u00e9j\u00e0 poetique. Un ami de Volokhov lui aconseill\u00e9 d&#8217;aller porter sa pi\u00e8ce \u00e0 Bernard Sobel.<\/p>\n<p>Comme banlieue rouge, Sobel, homme de re\u00admugle et de dialogue, a re\u00e7u ce br\u00fblot \u00e0 bras ouverts, position christique par ex\u00adcellence. Et il nous le restitue &#8212; avec la complicit\u00e9 parfaite de Hucues Quester (F\u00e9lix)\u00a0\u00a0 et\u00a0\u00a0 Denis\u00a0\u00a0 Lavant\u00a0\u00a0 (Arkadi)-comme il l&#8217;a lu: un mauvais r\u00eave, c&#8217;est-\u00e0-dire une bonne observation de l&#8217;intes\u00adtine r\u00e9alit\u00e9 sovi\u00e9tique. O\u00f9 le fantasme n\u2019est que le paravent d&#8217;une patente farce tragique, o\u00f9 l&#8217;horreur en cache toujours une autre, o\u00f9 l&#8217;identii\u00e9 se zigouille dans une noria des masques, de r\u00f4\u00efes \u00e0 jouer et a d\u00e9jouer, de mensonges gros comme le Soviet supr\u00e9me mieux que Bernard Sobel aurait pu mettre en sc\u00e8ne \u00e0 vif et \u00e0 ras l\u2019 (auto-)ironie de telles r\u00e9pliques: \u00abFELlX. Je vais te dire, l&#8217;Ukraine: le communisme, c&#8217;est la paix du c\u0153ur. AKKADI. C&#8217;est \u00e7a, putain! Le commumsme! Putain, quand tu causes, on sent que t&#8217;es un mec sensible! FELIX. C\u2019est que le communisme, lu vois, c\u2019est une science. Et on peut pas al\u00adler contre la science. ARKADI. Moi, avant, la science, je m\u2019en branlais mais maintenant, putain, je lui tire mon chapeau.<\/p>\n<p>A ce moment-l\u00e0 de la pi\u00e8ce F\u00e9lix passe Pour\u00a0 un\u00a0\u00a0 kgbiste\u00a0 sinc\u00e8re\u00a0 et\u00a0 quand<\/p>\n<p>\u00eatre du b\u00e2timent, F\u00e9lix troquera cette identit\u00e9 contre celle d&#8217;un gars de la CIA et l&#8217;Ukraine retournera sa veste illico. Et ainsi de suite. La question n&#8217;est pas de savoir quelle est la bonne identit\u00e9 puisque toutes (po\u00e8te, juif, franc-ma\u00ad\u00e7on, agent double, tueur \u00e0 cages, etc.) sont mauvaises. Et que lu v\u00e9rit\u00e9 se d\u00e9\u00adrobe comme une terre sous le tremble\u00adment: elle est, mottes retourn\u00e9es, ca\u00addavres dans le placard et dans le haJI d&#8217;entr\u00e9e, partout. A force d&#8217;avoir tou\u00adjours un r\u00f4le d&#8217;avance sur Arkadi (et sur le spectateur). F\u00e9lix est trop ma\u00eetre du jeu pour ne pas en \u00eatre la premi\u00e8re vic\u00adtime. Et le th\u00e9\u00e2tre plus que tout autre forme dit cette faillite d&#8217;identit\u00e9 (et de croyance en un id\u00e9al et tout le tintouin) dont la parole est le dernier radeau. Volokhov l&#8217;a instinctivement compris. Aussi, petit \u00e0 petit, la lumi\u00e8re baisse-t\u00adelle dans la salle, on entre dans le spec\u00adtacle proprement dit, on \u00abcroit\u00bb aux personnages. Sobel nous la joue finaud, et plus flagellant que lui tu meurs, quand on ne sait plus de quoi-qui-qu&#8217;est-ce, il remonte mine de rien la densit\u00e9 des projecteurs jusqu&#8217;\u00e0 retrou\u00adver la lumi\u00e8re du d\u00e9but dite \u00abde service\u00bb (complice de l&#8217;emourloupe, l&#8217;\u00e9clairagiste Herv\u00e9 Audibert) dans les derni\u00e8res insanit\u00e9s de la pi\u00e8ce qui ne s&#8217;ach\u00e8ve pas en boucle mais en vrille.<\/p>\n<p>Seul fait probant: l&#8217;un a pay\u00e9 l&#8217;autre pour en tuer un troisi\u00e8me, un cadavre que l&#8217;on ne verra pas et dont la puanteur en\u00advahit toute la pi\u00e8ce. Exactement comme dans le spectacle que Sobel monte paral\u00adl\u00e8lement dans l&#8217;autre salle. Marie d&#8217;Isaac Babel. le personnage de Marie, jeune fille de la bourgeoisie, a\u00een\u00e9e d&#8217;un ex-g\u00e9n\u00e9ral de l&#8217;arm\u00e9e imp\u00e9riale devenue r\u00e9volu\u00adtionnaire, n&#8217;appara\u00eet pas en sc\u00e8ne mais y r\u00f4de constamment ( Ub\u00e9ratinn du 12 jan\u00advier). On peut d&#8217;ailleurs pousser le paral\u00adl\u00e8le qui l&#8217;ait de ces deux pi\u00e8ces un oppor\u00adtun diptyque ( y compris dans le jeu de ses d\u00e9cors): Marie envoie une lettre o\u00f9 elle dit: \u00ab Il est tard, je ne trouve pan le som\u00admeil, je suis la proie d&#8217;une inexplicable angoisse pour vous et puis je crains les r\u00eaves. Quand je r\u00eave, c&#8217;est de poursuites, de supplices, de mort.\u00bb Ce sont exacte\u00adment les pr\u00e9misses de Cache-Cache avec la mort. O\u00f9 une autre lettre traverse la pi\u00e8ce: celle que F\u00e9lix glisse dans la bo\u00eete d&#8217;Arkadi pour lui commanditer anony\u00admement un crime contre 500 roubles, l&#8217;action se situant au lendemain du meurtre. Autrement dit, prenez Marie, re\u00adtournez la pi\u00e8ce comme une cr\u00eape, passez du positif au n\u00e9gatif, ajoutez la terreur stalinienne, lavez les cerveaux \u00e0 l&#8217;eau froide, plongez dans l&#8217;eau chaude et vous aurez Cache-Cache avec la moort. On peut alors relire et mieux comprendre ce que Nadeja Mandelstam, veuve d&#8217;Ossip, rapporte dans son indispensable Contre tout espoir. \u00abMandelstam voulut savoir pourquoi Babel \u00e9tait attir\u00e9 par les &#171;mili\u00adciens&#187; (les tch\u00e9kistes. NDLR): \u00e9tait-ce le d\u00e9sir de conna\u00eetre l&#8217;appareil distribu\u00adteur de mort? Pour y mettre le doigt? Non, r\u00e9pondit Babel. Je n&#8217;y touche pas avec mes doigts. Je me contente de reni\u00adfler, pour voir ce que \u00e7a sent.\u00bb Volokhov est le genre d\u00e9 gars qui renifle avant d&#8217;\u00e9crire. Et Gennevilliers est en odeur d&#8217;URSS &#8212; comme on dit de saintet\u00e9.<\/p>\n<p><strong><em>Jean-Pierre THDBAUDAT<\/em><\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong><em>***<\/em><\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h1><strong>LE FIGARO<\/strong><\/h1>\n<p><strong>\u00abCache-cache avec la mort\u00bb<\/strong><\/p>\n<p><strong> au Th\u00e9\u00e2tre de Genneviiliers<\/strong><\/p>\n<h2><strong>Dieu, les hommes et le KGB<\/strong><\/h2>\n<p>Face-\u00e0-face violent entre Hugues Quester (F\u00e9lix)<\/p>\n<p>et Denis Lavant (Arkadi), les deux personnages de la pi\u00e8ce<\/p>\n<p>de Mikha\u00efl Volokhov, qui f\u00eate sa premi\u00e8re cr\u00e9ation en France.<\/p>\n<p>Les mots s&#8217;entrechoquent, se heurtent, se brisent presque les uns contre les autres. Mi\u00adkha\u00efl Volokhov ne l\u00e9sine pas sur le langage ordurier. On se croirait dans certains films am\u00e9ricains o\u00f9 les protago\u00adnistes n&#8217;ont l&#8217;air de ne pouvoir se parler qu&#8217;\u00e0 travers des in\u00adjures plus grossi\u00e8res les unes que les autres. Mais dans Cache-cache avec la mort, ces dialogues m\u00e8nent \u00e0 une ten\u00adsion, un choc qui n&#8217;en rend que plus incisif le d\u00e9nouement. F\u00e9lix et Arkadi sont deux em\u00adploy\u00e9s d&#8217;un h\u00f4pital r\u00e9serv\u00e9 aux membres du KGB. Deux veilleurs de nuit qui, en une soir\u00e9e, vont d\u00e9voiler leur v\u00e9ri\u00adtable activit\u00e9 &#8212; tueurs en l&#8217;oc\u00adcurrence -, leur pass\u00e9, sans que l&#8217;on sache finalement s&#8217;ils jouent un r\u00f4le ou s&#8217;ils racont la<\/p>\n<p>Mikha\u00efl Volokhov a \u00e9crit cette pi\u00e8ce en 1987, alors qu&#8217;il venait de s&#8217;installer \u00e0 Paris. Cette pi\u00e8ce, choisie et mise en sc\u00e8ne dans son propre th\u00e9\u00e2tre par Bernard Sobel (dans la belle traduction de Lily Denis et Bernard Pautrat), se joue actuellement \u00e0 Moscou, et pour la troisi\u00e8me fois, au th\u00e9\u00e2tre Mossoviet avec Andr\u00e9 Sokolov, l&#8217;interpr\u00e8te masculin de La Petite V\u00e9ra. Avant de devenir \u00e9crivain. Volokhov avait suivi la voie de ses pa\u00adrents scientifiques.<\/p>\n<p>\u00abJ&#8217;ai \u00e9tudi\u00e9 la biologie pendant six ans. Quand j&#8217;ai pu enfin faire des exp\u00e9riences pratiques et m&#8217;orienter vers la recherche, je me suis rendu compte que l&#8217;on ne me donnait pas tous les moyens de tra\u00advailler, pr\u00e9cise-t-il. L&#8217;antis\u00e9mi\u00adtisme est partout en Russie. J&#8217;ai donc abandonn\u00e9 les sciences. Parall\u00e8lement, je me suis consacr\u00e9 \u00e0 la philosophie et \u00e0 la litt\u00e9rature, puis \u00e0 l&#8217;\u00e9cri\u00adture de romans et de pi\u00e8ces de th\u00e9\u00e2tre.\u00bb<\/p>\n<p><strong>\u00abLa victoire, c&#8217;est de croire en Dieu\u00bb<\/strong><\/p>\n<p>A 37 ans, Mikha\u00efl Volokhov vit maintenant \u00e0 Paris, non parce qu\u2019il en r\u00eavait mais pour suivre sa femme, une Fran\u00ad\u00e7aise rencontr\u00e9e dans le m\u00e9tro \u00e0 Moscou. Il a aujourd&#8217;hui une petite fille, \u00abn\u00e9e deux jours apr\u00e8s mon arriv\u00e9e d\u00e9finitive en France\u00bb. Originaire du Kaza\u00adkhstan, il se d\u00e9finit comme un enfant de la rue. \u00abL\u00e0-bas il faut se battre tout le temps pour vivre\u00bb, s&#8217;exclame-t-il dans un sourire en montrant ses cicatrices sur les bras. \u2022\u2022 J&#8217;ai une grande nostalgie de ce pays, je repense \u00e0 ma jeunesse.\u00bb<\/p>\n<p>Son fran\u00e7ais est encore in\u00adcertain et son dictionnaire ne le quitte jamais. Pourtant, il joue un court r\u00f4le dans Marie, d&#8217;Issac Babel, pr\u00e9sent\u00e9 simul\u00adtan\u00e9ment dans l&#8217;autre salle du Th\u00e9\u00e2tre de Gennevilliers. Une belle fa\u00e7on pour Bernard Sobel de l&#8217;accueillir chez lui. Vivre en France ou ailleurs, ce n&#8217;est pas un choix. Volokhov prend les choses comme elles arrivent. Sa seule d\u00e9termination: l&#8217;\u00e9cri\u00adture.<\/p>\n<p>\u00abIl n&#8217;y a pas de victoire dans la vie, la seule victoire c&#8217;est de croire en Dieu. \u00c9crire une pi\u00e8ce, c&#8217;est essayer cela, essayer aussi d&#8217;instaurer la paix entre les gens. Mais il n&#8217;est pas facile d&#8217;y croire.\u00bb<\/p>\n<p><strong><em>Caroline JURGENSON<\/em><\/strong><\/p>\n<p><strong>***<\/strong><\/p>\n<h1><strong>LE\u00a0 FIGARO<\/strong><\/h1>\n<h2>Mikhail Volokhov donne la parole aux m\u00e9pris\u00e9s<\/h2>\n<p>Mikha\u00efl Volokhov est un jeune auteur russe install\u00e9 \u00e0 Paris. Le Th\u00e9\u00e2tre de Gennevilliers le porte \u00e0 la sc\u00e8ne pour la premi\u00e8re fois en France.<\/p>\n<p>Il a trente-huit ans, vit en France depuis 1987 et se voit aujourd&#8217;hui mis en sc\u00e8ne pour la premi\u00e8re fois en France, sur une grande sc\u00e8ne nationale : le th\u00e9\u00e2tre de Gennevilliers et par le ma\u00eetre des lieux : Ber\u00adnard Sobel. Le parcours est somme toute r\u00e9ussi pour Mi\u00adkha\u00efl Volokhov dont on d\u00e9cou\u00advrira la pi\u00e8ce d\u00e8s cette se\u00admaine.<\/p>\n<p>\u201eCache-cache avec la mort&#187; est un dialogue entre deux assassins (interpr\u00e9t\u00e9s ici par Denis Lavant et Hugues Quester). La pi\u00e8ce avait beau\u00adcoup surpris \u00e0 Moscou lors de sa premi\u00e8re pr\u00e9sentation mais se trouve reprise ces jours-ci dans un grand th\u00e9\u00e2tre de la capitale. C&#8217;est que Mikha\u00efl Vo\u00adlokhov avec son gentil sourire semble pr\u00eat \u00e0 \u00e9crire, \u00e0 d\u00e9crire les pires situations, et dans la pire des langues, le \u00ab mat\u00a0\u00bb argot tr\u00e8s sale venu des ge\u00f4les sovi\u00e9tiques.<\/p>\n<p>Un aplomb tranquille et mo\u00addeste pour ce math\u00e9maticien que sa m\u00e8re fit interner dans une clinique psychiatrique \u00e0 22 ans. Motif : il avait com\u00admenc\u00e9 \u00e0 \u00e9crire un roman. N\u00e9 dans une famille de scientifiques, &#8212; son p\u00e8re est docteur es sciences, son oncle correspon\u00addant de la Pravda -, il r\u00e9ussit malgr\u00e9 tout \u00e0 faire la d\u00e9cou\u00adverte de la litt\u00e9rature et de la philosophie entre deux cours de physique. Il lit Dosto\u00efevski, qu&#8217;il cite en premier, ou encore Chestov, Sartre, Camus. Kafka, gr\u00e2ce \u00e0 un ami qui lui passe les photocopies de ces livres bien entendu interdits. Et, apr\u00e8s 25 jours d&#8217;observations, les psychiatres sovi\u00e9tiques le rel\u00e2chent. Nous sommes en 1977.<\/p>\n<p>Vieux sto\u00efque<\/p>\n<p>Mikha\u00efl Volokhov raconte en riant comment il a fait tous les m\u00e9tiers: commis-voya\u00adgeur, peintre \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision ou professeur d&#8217;\u00e9lectrotechnique. En fait, ce qui l&#8217;int\u00e9resse, c&#8217;est \u00e9crire des pi\u00e8ces de th\u00e9\u00e2tre, une dizaine dont, s\u00e9v\u00e8re avec lui m\u00eame, il ne veut garder que quatre. Pourtant, il lui faudra attendre 1988 pour se voir jouer \u00ab A Moscou, \u00e0 10 m\u00e8tres de l&#8217;h\u00f4pital psychiatrique \u00bb, savoure-t-il. La pi\u00e8ce s&#8217;appelle &#187; Les Putains \u00bb.<\/p>\n<p>Putains, assassins, le dra\u00admaturge reconna\u00eet volontiers son go\u00fbt pour les &#171;personna\u00adges les plus m\u00e9pris\u00e9s, les plus bas dans le monde&#187;. Il a une curieuse et f\u00e9conde propen\u00adsion \u00e0 r\u00e9cup\u00e9rer le malheur &#171;Ouand les gens sont tr\u00e8s malheureux, ils approfondis\u00adsent leur pens\u00e9e et leur foi en Dieu. Alors bien s\u00fbr, il ne faut pas ajouter au malheur de la vie. Mais le montrer dans l&#8217;art&#8230; Tout ce qui s&#8217;est pass\u00e9 en Russie est un grand mal\u00adheur mais j&#8217;ai r\u00e9ussi \u00e0 utiliser ce malheur. &#187; \u00a0Une sagesse de vieux sto\u00efque. &#187; Et aussi, ajoute-t-il au bout d&#8217;un mo\u00adment, je voudrais que la repr\u00e9\u00adsentation soit comme une ca\u00adtharsis, qu&#8217;elle permette de nettoyer son \u00e2me. &#187;<\/p>\n<p>Aujourd&#8217;hui mari\u00e9 \u00e0 &#171;une Fran\u00e7aise rencontr\u00e9e dans le m\u00e9tro de Moscou &#171;, install\u00e9 dans la banlieue parisienne, il suit encore l&#8217;actualit\u00e9 russe sur sa t\u00e9l\u00e9vision, prodige du satellite. Et m\u00eame Volokhov se f\u00e9licite d&#8217;avoir, \u00e0 Paris, la tran\u00adquillit\u00e9 n\u00e9cessaire pour \u00e9crire. Rentr\u00e9 au th\u00e9\u00e2tre par la grande porte, il en profite pour s&#8217;initier au passage au m\u00e9tier de com\u00e9dien, en jouant un pe\u00adtit r\u00f4le dans &#171;Marie&#187;, toujours sous la houlette de la bonne f\u00e9e Sobel. Le dramaturge trop longtemps exclu du th\u00e9\u00e2tre semble bien vouloir se rattra\u00adper<\/p>\n<p><em><strong>Jean-Luc EYGUESIER<\/strong><\/em><\/p>\n<p><strong>***<\/strong><\/p>\n<h2>Cirill Razlogov<\/h2>\n<h2><strong>Culturologue,\u00a0 animateur\u00a0 de l\u2019\u00e9mission Le culte du cin\u00e9ma<\/strong><\/h2>\n<p>L\u2019oeuvre de Mikhail Volokhov est un ph\u00e9nom\u00e8ne extraordinaire qui appartient \u00e0 quelques sph\u00e8res de la culture \u00e0 la fois\u00a0: \u00e0 la litt\u00e9rature, au th\u00e9\u00e2tre, au cin\u00e9ma et, selon l\u2019auteur lui-m\u00eame, \u00e0 la philosophie. La conjugaison de ces sph\u00e8res t\u00e9moigne\u00a0 de l\u2019universalit\u00e9 de\u00a0 son talent et de sa m\u00e9thode d&#8217;aborder les sujets.<\/p>\n<p>En m\u00eame temps, son \u0153uvre, qui est manifestement marginale,\u00a0 fait face\u00a0 aux tendances g\u00e9n\u00e9rales\u00a0 &#8212;\u00a0 ce qu\u2019on appelle \u00abmainstream\u00bb &#8212; dans la culture de masse aussi bien que dans la culture r\u00e9serv\u00e9e \u00e0 l&#8217;\u00e9lite.<\/p>\n<p>Ce ph\u00e9nom\u00e8ne n\u2019est pas nouveau\u00a0; il est tr\u00e8s typique de l\u2019 art contemporain de la fin du XXe \u2013 d\u00e9but du XXIe si\u00e8cle\u00a0.<\/p>\n<p>J\u2019estime que ces tendances alternatives qui \u00e9largissent les horizons de la cr\u00e9ation artistique au-del\u00e0 des limites \u00e9tablies par la soci\u00e9t\u00e9 ont beaucoup d\u2019importance pour le futur.<\/p>\n<p>Dans cette optique les\u00a0 exp\u00e9riences th\u00e9\u00e2trales et cin\u00e9matographiques de Mikha\u00efl Volokhov seront de plus en plus reconnues.<\/p>\n<p>Le calvaire de Tchikatilo &#8212; une de ses oeuvres centrales \u2013 existe en quelques versions.<\/p>\n<p>Les exp\u00e9riences cin\u00e9matographiques se trouvent aux confins de la cin\u00e9matographie et de l\u2019art vid\u00e9o. Ce sont deux formes diff\u00e9rentes de la cr\u00e9ation sur \u00e9cran ayant leurs particularit\u00e9s esth\u00e9tiques. Bien qu\u2019il soit difficile d\u2019imaginer la possibilit\u00e9 de faire voir ces choses-l\u00e0\u00a0 \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision , il utilise l\u2019exp\u00e9rience des jeux v\u00e9rit\u00e9 qui peut \u00eatre promue sur les grands \u00e9crans.<\/p>\n<p>En plus, il aspire \u00e0 utiliser de diff\u00e9rentes traditions esth\u00e9tiques avec un but tout \u00e0 fait concret autant pour choquer le public que pour \u00e9largir le diapason de sa perception, de ses capacit\u00e9s de percevoir les choses qui ont \u00e9t\u00e9 absolument rejet\u00e9es autrefois.<\/p>\n<p>Mikhail Volokhov le fait d\u2019une fa\u00e7on passionnante et m\u00eame didactique.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>***<\/em><\/p>\n<p><em>\u00a0<\/em><\/p>\n<h1><strong>Th\u00e9\u00e2tre\/Public<\/strong><\/h1>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2><strong>Un th\u00e9\u00e2tre transcendant, pour degr\u00e9 z\u00e9ro de l&#8217;id\u00e9al<\/strong><\/h2>\n<p><strong>Th\u00e9\u00e2tre russe, marge II. Sur<\/strong><\/p>\n<p><strong>une pi\u00e8ce de Mikha\u00efl Volokhov Cache-cache avec la mort<\/strong><\/p>\n<p><strong>pr\u00e9sent\u00e9e au Th\u00e9\u00e2tre e Gennevillie<\/strong><\/p>\n<p><strong>\u00a0<\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Volokhov parle aussi de nous<\/strong><\/p>\n<p>Trafic de nourriture. La faim creuse toutes les faims. La d\u00e9brouille devient la valeur. Elle n&#8217;est pas seulement n\u00e9cessaire, on y croit. Pour certains, elle devient jeu et plaisir. Un art.\u00a0 Pas de croyance dans le trafic sans trafic de la croyance. Ceux qui croient que la libert\u00e9, c&#8217;est trafiquer chacun contre<br \/>\ntous, doivent savoir trafiquer du besoin g\u00e9n\u00e9ral de se croire libre ou lib\u00e9rable. Etre dans le besoin rend cr\u00e9dule. Une<br \/>\nlangue, obsc\u00e8ne et obsessionnelle, qui m\u00e9taphorise l&#8217;ordure. Les besoins fournissent aux d\u00e9sirs leur vocabulaire.<br \/>\nId\u00e9alisation minimale. Moins jouissance de l&#8217;ordure que celle de son maniement. Jusqu&#8217;\u00e0 tromper un homme du peuple sur le terrain\u00a0\u00a0 de la vulgarit\u00e9. Fine d\u00e9magogie orduri\u00e8re, prise en m\u00eame temps dans l&#8217;ordure.\u00a0 F\u00e9lix baise Arkadi \u00e0 un point tel qu&#8217;il ne saurait \u00eatre ques\u00adtion, entre eux, de rapport sexuel. En l&#8217;abusant et le d\u00e9sa\u00adbusant \u00e0 r\u00e9p\u00e9tition, il le vide. Et si l&#8217;Histoire finissait par appara\u00eetre, \u00e0 la plupart de ceux qui ont besoin de croire, comme autant d&#8217;histoires im\u00adpossibles \u00e0 croire ? Et si c&#8217;\u00e9tait l\u00e0 l&#8217;effet d&#8217;une politique de la narration, consistant \u00e0 faire croire et d\u00e9cevoir \u00e0 r\u00e9p\u00e9ti\u00adtion, jusqu&#8217;\u00e0 la croyance qu&#8217;on ne peut plus rien croire ?<\/p>\n<p>F\u00e9lix est un artiste pratique. Ses fictions manipulent la r\u00e9alit\u00e9. L&#8217;une d&#8217;elles rend Arkadi meurtrier. C&#8217;est, \u00e0 la fois, un dialecticien et un imaginatif. A l&#8217;aide de son cobaye, il fait de la vie une sorte d&#8217;\u0153uvre d&#8217;art. Pourquoi \u00e9crirait-il des po\u00e8mes ? Arkadi est un gogo doubl\u00e9 d&#8217;une crapule. F\u00e9lix, un conteur amoral qui tue par procuration, mais vise essentiel\u00adlement \u00e0 supprimer la diff\u00e9rence entre tuer et raconter un meurtre. A travers Arkadi, il veut d\u00e9boussoler le r\u00e9el pour le fuir. C&#8217;est une crapule savante, mais lui aussi a besoin de croire. Qu&#8217;on peut \u00e9chapper \u00e0 sa mort en la racontant, par exemple. S&#8217;il veut ma\u00eetriser le r\u00e9el, c&#8217;est pour le dissoudre comme tel. Alors qu&#8217;Arkadi, lui, cherche une issue r\u00e9elle.<\/p>\n<p>Et si l\u2019Histoire apparaissait comme une fiction (meur-j tri\u00e8re) masquant la mort ? S&#8217;il fallait la renouveler de plus I en plus vite, pour que continuent d&#8217;y croire ceux qui en ont ] besoin, quitte \u00e0 d\u00e9boussoler leur cr\u00e9dulit\u00e9 \u00e0 force de trans\u00adformations ? Et si les metteurs en sc\u00e8ne de la fatalit\u00e9 de la ! mort abusaient aujourd&#8217;hui de la &#171;fatalit\u00e9&#187; de la croyance, en transformant la nature et les naturels en mensonge sans fin ? Si m\u00eame tuer, mourir, devenaient \u00eatre menti, mentir ?<\/p>\n<p>Jusqu&#8217;o\u00f9 la fiction peut-elle rouler le r\u00e9el dans sa farine ? Et qu&#8217;en est-il de l&#8217;art, quand le r\u00e9el devient de plus en plus fictif ?<\/p>\n<p>Le th\u00e9\u00e2tre serait un art r\u00e9el de la fiction, s&#8217;opposant \u00e0 la fictionalisation du r\u00e9el. Non plus fiction contre r\u00e9alit\u00e9, mais fiction contre fiction et r\u00e9alit\u00e9 contre r\u00e9alit\u00e9. La feinte th\u00e9\u00e2\u00adtrale pourrait rendre compte d&#8217;une r\u00e9alit\u00e9 fictive. Y aurait-il, au th\u00e9\u00e2tre, une certaine &#171;issue&#187; fictive, de quelque port\u00e9e r\u00e9elle, \u00e0 une r\u00e9alit\u00e9, paraissant sans issue, qui plonge dans la fiction ? Une r\u00e9alit\u00e9 qui feint l&#8217;art, l&#8217;art ne peut plus la feindre. Elle rend centrale la question de la fiction. Celle d&#8217;un art imaginant contre celle d&#8217;une r\u00e9alit\u00e9 imaginaire. A l&#8217;art, il resterait \u00e0 <em>imaginer <\/em>ce que peut avoir de r\u00e9el une so\u00adci\u00e9t\u00e9 de plus en plus fantasmatique.<\/p>\n<p>De la sup\u00e9riorit\u00e9 intellectuelle, comme moyen d&#8217;entuber autrui. Quand une logique sup\u00e9rieure de manipulation de la croyance se combine avec la croyance que cette sup\u00e9riorit\u00e9 autorise l&#8217;amoralisme.<\/p>\n<p>Pour F\u00e9lix, tout est jouable sans borne dans le r\u00e9el, afin d&#8217;\u00e9chapper au mourir ambiant. Lui et Arkadi veulent conti\u00adnuer \u00e0 <em>se <\/em>croire, respectivement, capable de tout faire faire et justifi\u00e9 \u00e0 faire n&#8217;importe quoi. L&#8217;un se joue des apparte\u00adnances, l&#8217;autre en a besoin. Arkadi met son id\u00e9al dans des organisations meurtri\u00e8res. Il veut seulement \u00eatre du c\u00f4t\u00e9 de quiconque peut tout impun\u00e9ment. En un sens, il veut \u00eatre F\u00e9lix, \u00e0 ceci pr\u00e8s que F\u00e9lix raconte. L&#8217;id\u00e9al de F\u00e9lix, c&#8217;est de pouvoir tout raconter en \u00e9tant cru, jusqu&#8217;au crime. A eux deux, ils font une jolie mafia.<\/p>\n<p>A quoi un intellectuel d&#8217;envergure pourrait-il \u00eatre utile dans une organisation politico-criminelle? Je ne parle pas d&#8217;une sp\u00e9cialit\u00e9, mais, par exemple, d&#8217;une capacit\u00e9 savante de manipulation de la cr\u00e9dulit\u00e9, qui passe par la parole. Sa\u00advoir dialectiser dans le langage des masses, faire r\u00eaver, sus\u00adciter la gratitude, l&#8217;abandon aveugle ; mais encore, faire agir par peur, donner \u00e0 vivre alternativement espoir et d\u00e9\u00adception, \u00e9triller l&#8217;affectivit\u00e9 d&#8217;autrui jusqu&#8217;\u00e0 une sorte d&#8217;es\u00adclavage. En maniant une logique qu&#8217;aucune valeur n&#8217;as\u00adtreint et qui peut jouer de toutes, sans frein dans son r\u00eave de puissance.<\/p>\n<p>Avec F\u00e9lix, tout peut devenir tout. Il fait tuer par Arkadi un membre du Kgb qu&#8217;il fait passer pour un Juif. Lui-m\u00eame est-il bien juif, avec son nom chr\u00e9tien ? Et Arkadi, avec son nom juif, ne peut-il l&#8217;\u00eatre ? F\u00e9lix le persuade de lui donner son corps par devoir, puis se d\u00e9robe. Il peut tout pr\u00e9tendre, tant qu&#8217;il est cru. Mais il dit tout et son contraire. Et montre ainsi la puissance nue de son verbe.<\/p>\n<p>A quoi bon \u00e9crire, si on peut &#171;\u00e9crire&#187; en parlant ? Et \u00e0 quoi bon \u00e9crire en parlant, si ce n&#8217;est pour se jouer du r\u00e9el ? F\u00e9lix n&#8217;oppose pas sa puissance fictionnelle \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 ; sans la perdre, il l&#8217;accommode \u00e0 elle. Finalement, il sug\u00adg\u00e8re \u00e0 Arkadi de le tuer \u00e0 heure fixe, de le suicider \u00e0 sa place. Mais, \u00e0 ce moment, nous sommes si so\u00fbl\u00e9s d&#8217;his\u00adtoires contradictoires que nous ne pouvons plus ni le croire, ni ne pas le croire. Nous ne sommes pas d\u00e9sabus\u00e9s \u00e0 force de mensonges, avec la certitude qu&#8217;il ne faut plus le croire. Nous nous sentons d\u00e9sarm\u00e9s devant toute v\u00e9rit\u00e9 ou men\u00adsonge, r\u00e9alit\u00e9 ou fiction. Ces oppositions perdent leur sens. A force de cr\u00e9dulit\u00e9 et de tromperie, nous sommes, en m\u00eame temps, priv\u00e9s d&#8217;espoir et de d\u00e9sespoir, de d\u00e9sir et de renoncement. A la fois, rendus indiff\u00e9rents et offerts \u00e0 n&#8217;importe quelle Histoire.<\/p>\n<p>Ni illusion, ni lucidit\u00e9 : un troisi\u00e8me \u00e9tat narcotique, o\u00f9 on est pr\u00eat \u00e0 tout parce qu&#8217;on se fout de tout.<\/p>\n<p>Chez nous, la fiction saturante nous en approche. Elle op\u00adpose, au croire sans croire du th\u00e9\u00e2tre, un croire sans croire d&#8217;une autre sorte. Un sentir sans sentir.<\/p>\n<p>L&#8217;identification, l&#8217;illusion et la digestion ne suffisent pas \u00e0 en rendre compte (la distanciation non plus, donc). Car on s&#8217;identifie sans s&#8217;identifier, on ne peut plus se faire d&#8217;illu\u00adsions, on n&#8217;ing\u00e8re qu&#8217;\u00e0 moiti\u00e9 pour \u00e9viter l&#8217;indigestion.<\/p>\n<p>Volokhov parle aussi de nous. L&#8217;ex-URSS ne fait pas que nous fantasmer; \u00e0 travers sa r\u00e9alit\u00e9 bien diff\u00e9rente, elle nous perce \u00e0 jour dans ce texte.<\/p>\n<p>C&#8217;est du r\u00e9alisme fantastique. Du grand art, capable, par l&#8217;imagination, de d\u00e9gager le r\u00e9el \u00e0 distance. Et s&#8217;il est vrai qu&#8217;il s&#8217;\u00e9loigne, seuls de grands voyages nous feront y toucher.<\/p>\n<p>Il &#8212; <em>Cache-cache avec la mort <\/em>au Th\u00e9\u00e2tre de Gennevilliers<\/p>\n<p>Telle quelle, ou presque, la salle. On d\u00e9core en omettant. Ce manque est riche de possibles. Les spectateurs m\u00e9ritent, mieux que des r\u00e9alit\u00e9s, des possibles. Il n&#8217;y a pas plus fictif qu&#8217;un th\u00e9\u00e2tre nu, comme nudit\u00e9 d&#8217;un art et n\u00e9gation du na\u00adturel.<\/p>\n<p>Vaste, la sc\u00e8ne entoure le spectateur. Il est comme sur elle. Le plafond est tr\u00e8s haut. A la frontalit\u00e9, s&#8217;oppose l&#8217;en\u00adceinte d&#8217;un monde.<\/p>\n<p>L&#8217;espace, arbor\u00e9 au lieu d&#8217;\u00eatre d\u00e9cor\u00e9, aimante. En de\u00e7\u00e0 de l&#8217;histoire, il sera question d&#8217;espace-temps. Elle le tordra sp\u00e9cialement ; il la fera, l&#8217;\u00e9clairera, la regardera.<\/p>\n<p>\u00c7a ne se passe pas seulement au sol. Il est mis en l&#8217;air, parce que les hauteurs sont foul\u00e9es. Il reste terrestre, mais d\u00e9coll\u00e9. De multiples passerelles joignent de hauts murs, quadrill\u00e9s \u00e0 distance par ce qui para\u00eet \u00eatre un support de projecteurs. Ceux qui entreront en action \u00e9claireront tous leurs emplacements possibles. Comme dans une mise en sc\u00e8ne de mises en sc\u00e8ne possibles, pour une histoire des Histoires. La seule chose qui nous int\u00e9resserait au th\u00e9\u00e2tre, ce serait une travers\u00e9e des th\u00e9\u00e2tres et des mondes r\u00e9els et possibles.<\/p>\n<p>Deux acteurs l\u00e2ch\u00e9s dans l&#8217;espace, un c\u00f4t\u00e9 cosmonaute et vaisseau. Il y a peu \u00e0 \u00e9clairer, l&#8217;\u00e9clairage devient donc per\u00adsonnages. Il s&#8217;agit du vaste espace de notre hideur, de notre d\u00e9sarroi et, malgr\u00e9 tout, de notre beaut\u00e9. Beaut\u00e9 humaine mise en grand danger par le mal \u00e9pique. Deux m\u00e2les.<\/p>\n<p>L&#8217;\u00e9clairage devient. \u00c7a saigne sur les murs lat\u00e9raux. Ils commentent la confrontation du couple immonde. Celui-ci n&#8217;agit, ni ne dialogue : il agit son dialogue. Les murs par\u00adlent en saignant. Ou plut\u00f4t, seulement leur quadrillage. Ce signe du sang ne les noie pas; les caresse ou les dessine, \u00e0 distance. Ce signe du sang ou du feu.<\/p>\n<p>Il s&#8217;installe insensiblement, dispara\u00eet de m\u00eame. La salle est d&#8217;abord pleinement \u00e9clair\u00e9e, niant l&#8217;\u00e9vidence du th\u00e9\u00e2tre ; posant que, pour qu&#8217;il se passe quelque chose, il faut d&#8217;abord qu&#8217;il n&#8217;y ait rien \u00e0 voir. C&#8217;est un cadeau em\u00adpoisonn\u00e9 qu&#8217;on fait au spectateur, de lui livrer des spec\u00adtacles tout faits, o\u00f9 il n&#8217;a rien \u00e0 faire. Seule la production th\u00e9\u00e2trale peut lui \u00eatre utile, comme la production histo\u00adrique. Il faut que les gens de th\u00e9\u00e2tre cessent de confisquer le chantier ; les spectateurs aussi ont le droit d&#8217;\u00eatre ses ou\u00advriers. Mais il est plus difficile de mettre en sc\u00e8ne un chan\u00adtier qu&#8217;un immeuble. Celui-ci assassine le th\u00e9\u00e2tre, lequel est meuble comme une terre. Non pas spectacle du mouve\u00adment, mais r\u00e9alit\u00e9 mouvante.<\/p>\n<p>Les cosmonautes, ce sont les spectateurs d&#8217;un th\u00e9\u00e2tre du monde de terre et de sang. Ce qui court le long des bar\u00adreaux, c&#8217;est, \u00e0 la fois, le signe d&#8217;un sang qui coule et d&#8217;un sang qui bat : les \u00e9gorgements et la chaleur des gorges. En fait, au mal historique obsc\u00e8nement expos\u00e9 sur le sol, r\u00e9\u00adpond comme une ch\u0153ur plaqu\u00e9 aux murs. Les barreaux rougis sont les corps figur\u00e9s d&#8217;une foule anonyme, corps transparents au sang battant. Cela pourrait nous \u00e9viter de nous traiter en choses, de voir notre chaleur et sa fragilit\u00e9. Ce ch\u0153ur spatial, foule vivante d&#8217;hommes m\u00e9connaissables et anonymes, barreaux de leur propre prison, limite la fable horrible et la regarde se d\u00e9rouler. Comme s&#8217;il la voyait se d\u00e9rouler \u00e0 la fois en son sein et \u00e0 distance. Cette armature rouge de drapeau trou\u00e9, relativise le mal, la d\u00e9sesp\u00e9rance. Elle expulse sur le plateau ce qui la calcine. Ce sang et ce feu de la vie \u00e9loigne, sans l&#8217;adoucir, la fable d&#8217;incendie, de massacre.<\/p>\n<p>Gagn\u00e9 insensiblement sur les pleins feux, et perdable, ce personnage \u00e9clairant nie, \u00e0 la fois, qu&#8217;il ne faille pas d\u00e9ses\u00adp\u00e9rer les gens et qu&#8217;on puisse se repa\u00eetre de leur d\u00e9sespoir. Ce qu&#8217;il faut, c&#8217;est montrer le pire, de mani\u00e8re \u00e0 ce qu&#8217;on ne s&#8217;y noie pas. Non pas pr\u00e9tendre \u00e0 la solution, mais nier qu&#8217;on puisse pr\u00e9tendre \u00e0 la non-solution d\u00e9finitive. Trouver d\u00e9j\u00e0 une solution sc\u00e9nique \u00e0 l&#8217;insoluble, et inscrire l&#8217;inso\u00adluble dans cette solution. D\u00e9mettre en mettant en sc\u00e8ne. Ni faire jusqu&#8217;au bout, ni d\u00e9faire. Doublement nier fatalisme et prom\u00e9th\u00e9isme. Se poser en se niant, mais \u00e9vacuer en montrant. Solidement, fragiliser le th\u00e9\u00e2tre. S&#8217;il vaut, il vaut d\u00e9j\u00e0 dans les pleins feux ; et encore mieux quand s&#8217;instal\u00adlent tous ses artifices.<\/p>\n<p>Un \u00e9clairage d&#8217;en-dessous, plomb\u00e9 mais chaud ; un soleil du bas, prudent. Le th\u00e9\u00e2tre fait la nuit, mais pas d&#8217;un coup. C&#8217;est un th\u00e9\u00e2tre de notre monde, mais qui l&#8217;indique avec des moyens minimaux. Il est de notre monde parce qu&#8217;il ne le repr\u00e9sente pas. C&#8217;est, artistiquement, en tant que th\u00e9\u00e2tre technique qu&#8217;il en rend compte.<\/p>\n<p>Le temps coule, comme la mare \u00e0 partir des tuyaux rap\u00adport\u00e9s, seul d\u00e9cor mais fondu \u00e0 la carcasse du th\u00e9\u00e2tre. De cette carcasse, le temps coule comme du sang. Fluidit\u00e9 \u00e9paisse de l&#8217;Histoire, rendue ici sensible, pas seulement in\u00adtelligible. Dans la nuit spatiale install\u00e9e, les spectateurs, sur leur vaisseau qui \u00e9claire par dessous, peuvent avancer. Vers eux-m\u00eames, leur nuit. Les murs regardent, pour qu&#8217;ils met\u00adtent leurs yeux en jeu, en projetant mais per\u00e7ant.<\/p>\n<p>Le probl\u00e8me de la lumi\u00e8re croise celui des spectateurs. Si on veut que leurs regards jouissent et travaillent, il ne faut pas leur faire oublier les projecteurs. Nous nous fichons de voir l&#8217;aube au th\u00e9\u00e2tre, mais non de voir la lumi\u00e8re des pro\u00adjecteurs changer justement pour nous y inciter. Car nous aussi nous projetons de la nuit et de la lumi\u00e8re, et nous ve\u00adnons au th\u00e9\u00e2tre, moins pour voir une repr\u00e9sentation du monde que pour nous sentir regard\u00e9s avec acuit\u00e9, et, mieux qu&#8217;ailleurs, nous aiguiser le regard. Les gens de th\u00e9\u00e2tre sont des r\u00e9mouleurs au service des regards publics, ou sont vains.<\/p>\n<p>Il y a aussi une t\u00e9l\u00e9vision, en apesanteur dans la vaste carcasse, relativis\u00e9e d&#8217;un point de vue architectural. Presque nu, l&#8217;espace th\u00e9\u00e2tral n&#8217;est pas donn\u00e9 ; sans grandes modifi\u00adcations, il est choisi. On le rend sensible, dans une certaine direction. La mise en sc\u00e8ne ne construit pas un monde, elle \u00e9claire un donn\u00e9, donc le transforme. C&#8217;est \u00e0 la fois l&#8217;\u00e9di\u00adfice tel quel et un \u00e9difice possible parmi d&#8217;autres.<\/p>\n<p>L&#8217;espace th\u00e9\u00e2tral appara\u00eet comme un \u00e9cran paradoxal qui se donne lui-m\u00eame comme image. Ce qu&#8217;on montre, c&#8217;est l&#8217;image r\u00e9elle du support, non seulement d&#8217;une infinit\u00e9 d&#8217;images possibles, mais d&#8217;une infinit\u00e9 de supports secon\u00addaires d&#8217;images possibles. Dans cette th\u00e9\u00e2tralit\u00e9 du th\u00e9\u00e2tre, rendue sensible, sc\u00e9nographi\u00e9e, nous sommes plac\u00e9s ant\u00e9\u00adrieurement \u00e0 toute sc\u00e9nographie et \u00e0 toute image th\u00e9\u00e2trale. On nous met pr\u00e8s du c\u0153ur d&#8217;une question des questions (on la cherche avec nous), au lieu de nous prendre pour des cons.<\/p>\n<p>Donc, on pose une t\u00e9l\u00e9vision dans la vastitude, comme une conne. Pas au centre. On la livre \u00e0 l&#8217;ivresse spatiale, \u00e0 son risque de panique, avec deux fauteuils, repr\u00e9sentants banals d&#8217;une intimit\u00e9. On oppose \u00e0 l&#8217;espace t\u00e9l\u00e9vis\u00e9, la t\u00e9\u00adl\u00e9vision dans l&#8217;espace dilat\u00e9 d&#8217;un th\u00e9\u00e2tre. On l\u00e2che le cocon des larrons dans le vide, ou plut\u00f4t le gaz rare du sens en train de se faire. On fait exploser la saloperie de l&#8217;une et des autres, pour qu&#8217;elle r\u00e9sonne loin dans ce qu&#8217;on pourrait appeler la th\u00e9\u00e2trosph\u00e8re, par d\u00e9rision (mais pas tant que \u00e7a : c&#8217;est un lieu de relativit\u00e9, il ne conna\u00eet pas le mouve\u00adment uniforme, ce qui est rectiligne s&#8217;y r\u00e9v\u00e8le courbe).<\/p>\n<p>Dans l&#8217;\u00e9cran paradoxal du th\u00e9\u00e2tre disponible, la t\u00e9l\u00e9vision s&#8217;incruste comme une face, tant\u00f4t allum\u00e9e, tant\u00f4t \u00e9teinte, mais toujours lisse. Un personnage universel, anonyme pour qu&#8217;on le devienne, selon l&#8217;usage massif. Au nom de la plura\u00adlit\u00e9 et de la libert\u00e9, cyclope gommant les traits, lissant les drames. Sp\u00e9cialiste du drame, qui contribue \u00e0 le p\u00e9renniser, mais en lib\u00e8re le th\u00e9\u00e2tre. Au milieu des gravats, des caillots, puret\u00e9 domestique qui inf\u00e9ode le monde. Masque neutre, hallucinant et vidant les visages, ridiculisant leur relief, ren\u00addant presque impossible leur face \u00e0 face.<\/p>\n<p>S&#8217;il y a crise du dialogue, c&#8217;est aussi que le th\u00e9\u00e2tre de- vient, pour le spectateur, une des rares occasions de face \u00e0 face r\u00e9el. Ici, les personnages se battent \u00e0 coups de mots, pour que nous r\u00e9ussissions, un peu mieux, \u00e0 nous voir. La t\u00e9l\u00e9vision nous met face \u00e0 un tout qui nous absente. Le quotidien nous condamne \u00e0 nous-m\u00eame, en face de gens qui n&#8217;ont pas de temps \u00e0 perdre. Le th\u00e9\u00e2tre, lui, peut nous confronter aussi bien \u00e0 autre chose qu&#8217;\u00e0 un nous-m\u00eame va\u00adcant et riche, r\u00e9el et possible. Une t\u00e9l\u00e9vision aussi.<\/p>\n<p>Le th\u00e9\u00e2tre, aujourd&#8217;hui, est une des seules prop\u00e9deutiques au face \u00e0 face humain. Sa valeur se mesure aussi au d\u00e9sir qu&#8217;il donne de se parler vraiment ; dommage qu&#8217;il y en ait tant de vain qui pr\u00eate au bruit des mots. Il ne suffit pas d&#8217;un beau texte, mais on ne saurait faire l&#8217;\u00e9conomie d&#8217;un vrai. Un texte vrai donne envie, moins d&#8217;en parler, que de se parler ; de mieux dire soi et le monde \u00e0 un autre et \u00e0 soi-m\u00eame. M\u00eame classique, tout texte utile est contemporain.<\/p>\n<p>Distanci\u00e9, tout th\u00e9\u00e2tre valable est sensible. D\u00e9tourn\u00e9e, toute fable doit aussi nous toucher directement ; travaill\u00e9e, toute langue doit outrepasser la litt\u00e9rature. Le th\u00e9\u00e2tre n&#8217;a que faire de l&#8217;\u00e9rudition. Comme de l&#8217;ignardise. On n&#8217;est pas l\u00e0 pour r\u00e9f\u00e9rer, si on peut \u00eatre l\u00e0 pour qu&#8217;une r\u00e9f\u00e9rence nous br\u00fble.<\/p>\n<p>Il est essentiel au th\u00e9\u00e2tre d&#8217;\u00eatre un art de la suspension, non seulement des savoirs, mais des sensations. C&#8217;est un art enfantin, non infantile, qui devrait incliner \u00e0 sentir et comprendre, toujours comme pour la premi\u00e8re fois. Ce qui le caract\u00e9rise, c&#8217;est moins la m\u00e9moire qu&#8217;une vacance propre qui s&#8217;oppose \u00e0 l&#8217;oubli t\u00e9l\u00e9vis\u00e9 ; un aiguisement, au pr\u00e9sent, des sens et de l&#8217;intelligence, dans un espace constell\u00e9 mais non satur\u00e9, disponible. Pas seulement un es\u00adpace objectif, un don d&#8217;espace pour les spectateurs. Ils sont la pi\u00e8ce essentielle du th\u00e9\u00e2tre : leurs imaginations priment toutes les autres. Le propre d&#8217;un th\u00e9\u00e2tre de grande imagina\u00adtion, c&#8217;est qu&#8217;il reste riche \u00e0 imaginer ; le propre d&#8217;un grand texte de th\u00e9\u00e2tre, c&#8217;est que son sens reste riche \u00e0 extraire.<\/p>\n<p>De bons acteurs se font oublier pour plus important qu&#8217;eux. Sans eux pourtant, rien ne se passerait. Ils ne por\u00adtent pas seulement l&#8217;\u00e9v\u00e9nement ; quand \u00e7a marche, ils ren\u00addent tout \u00e9v\u00e9nementiel. Leur jeu les d\u00e9personnifie \u2014 sur\u00adpasse leur personne et leur personnage \u2014 en laissant les choses se personnifier quelque peu. L&#8217;empoignade distante de F\u00e9lix et d&#8217;Arkadi fuit l&#8217;anecdote pour lever l&#8217;embl\u00e8me, leur d\u00e9pense physique m\u00eame s\u00e9maphorise leurs corps, tan\u00addis que la t\u00e9l\u00e9vision fait le tiers individu, que l&#8217;\u00e9clairage coule comme du feu et du sang, que l&#8217;espace et le sens va\u00adcants deviennent concrets.<\/p>\n<p>Le th\u00e9\u00e2tre, ce n&#8217;est pas la vie. C&#8217;est une capacit\u00e9 d&#8217;abs\u00adtraire \u00e0 partir de la vie et de rendre concr\u00e8te cette abstrac\u00adtion. Une occasion de comprendre : les savants ne font rien d&#8217;autre, et une occasion de se divertir : comme les enfants avec des riens. Le pire pour les spectateurs, c&#8217;est d&#8217;\u00eatre pris pour des adultes incapables de comprendre.<\/p>\n<p>Un certain th\u00e9\u00e2tre permet de viser loin, en \u00e9tant touch\u00e9 de pr\u00e8s. Il \u0153uvre dans le mouvement et le relief du sens. Quoique rare et pour si peu de gens, il d\u00e9fonce l&#8217;\u00e9cran bomb\u00e9 du roi cyclope.<\/p>\n<p><strong><em>G\u00e9rard L\u00e9pinois<\/em><\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\u2022 G\u00e9rard L\u00e9pinois : \u00e9crivain. Chez Deyrolle Editeur, en 1992 : un essai, <em>l&#8217;Action d&#8217;espace, <\/em>et un r\u00e9cit, <em>Un.<\/em><\/p>\n<p><em>\u2022 <\/em>Mikha\u00efl Volokhov, n\u00e9 en 1955 dans le Kazakhstan, r\u00e9side en France depuis 1987. \u0152uvres mont\u00e9es en ex-U.R.S.S. : Les <em>Putains <\/em>(E. Kazakov, Moscou 1988), <em>Cache-cache avec la mort <\/em>(Th\u00e9\u00e2tre d&#8217;improvisation dra\u00admatique, Moscou 1990\/B. Ozerov, Ukraine 1991\/A. Jitinkin, Moscou 1992), <em>Requiem <\/em>(Th\u00e9\u00e2tre Peroska\u00efa 1990), <em>Gaudemus <\/em>(Th\u00e9\u00e2tre de Lvov, Ukraine 1991).<\/p>\n<p><strong>***<\/strong><\/p>\n<h1>Cripure<\/h1>\n<h2>LES LUNES ROUGES DE GENNEVILLIERS<\/h2>\n<p><strong><em>par <\/em><\/strong><strong><em>Gilles COSTAZ<\/em><\/strong><\/p>\n<p><strong>Chez Bernard Sobel, les nuits sont travers<\/strong><strong>\u00e9e<\/strong><strong>s d\u2019utopies <\/strong><strong>\u00e9galitaires et de r\u00eaves bris\u00e9s<\/strong><strong>.<\/strong><strong> Pour entre-choquer le pass\u00e9 et le pr\u00e9sent de la Russie, il met en sc\u00e9ne coup sur coup un classique r\u00e9volutionnaire, Isaac Bobel, et un jeune auteur russe, Mikhail Volokhov.<\/strong><\/p>\n<p>BERNARD SOBEL, un bel obsessionnel<\/p>\n<p>Dans notre paysage th\u00e9\u00e2tral, Bernard Sobel est une plante d&#8217;esp\u00e8ce unique : l&#8217;homme d&#8217;un th\u00e9\u00e2tre politique qui ne se r\u00e9soud pas \u00e0 la mort des grands id\u00e9aux communistes, commu\u00adnards et communautaires. Les autres ont accept\u00e9 la fin des utopies sociales. Pas lui. De quoi nous parle-t-il dans les deux pi\u00e8ces qu&#8217;il met en sc\u00e8ne coup sur coup pour cette rentr\u00e9e, Isaac de Babel et Cache-Cache avec la mort de Volokhov ? Du com\u00admunisme. Mais du communisme douloureux en 1933, chez Babel, et en 1992, chez Volokhov.<\/p>\n<p>On pourrait \u00e9crire que Bernard Sobel se r\u00e9p\u00e8te \u00e0 l&#8217;infini, qu&#8217;il ne change pas dans un temps qui change et que cet ancien assis\u00adtant du Berliner Ensemble qui prot\u00e8ge sa calvitie sous une cas\u00adquette brechtienne et dont la boussole culturelle s&#8217;affole toujours en direction de l&#8217;Est est devenu, au fil des ans, un dinosaure du th\u00e9\u00e2tre. Il en a pris le risque et sa mise en sc\u00e8ne l&#8217;an dernier de La M\u00e8re de Brecht d&#8217;apr\u00e8s Gorki, o\u00f9 tout \u00e9tait mont\u00e9 \u00e0 la mani\u00e8re des metteurs en sc\u00e8ne r\u00e9volutionnaires, comme photographi\u00e9 dans les ann\u00e9es trente, en noir et blanc gris\u00e9, pouvait donner le senti\u00adment que la fossilisation le guettait ou plut\u00f4t le tentait. Il aime ces ann\u00e9es-l\u00e0 comme il aime le temps des grands d\u00e9bats de la Convention et, s&#8217;il ne parle pas de l&#8217;ex-mur de Berlin, on peut supposer que, pour lui, Berlin-Est survit toujours dans ses rep\u00e8res et jusque dans sa fa\u00e7on de mettre en sc\u00e8ne.<\/p>\n<p>En r\u00e9alit\u00e9, on n&#8217;en finit jamais avec Sobel, dont la pens\u00e9e est beaucoup plus remuante qu&#8217;il n&#8217;y para\u00eet et dont le style peut r\u00e9ser\u00adver des surprises. C&#8217;est que \u00e7a se cabre beaucoup \u00e0 l&#8217;int\u00e9rieur de son obsession d&#8217;une r\u00e9volution id\u00e9ale! Sa certitude in\u00e9branlable abrite tant d&#8217;incertitudes. Le r\u00eave, chez lui, est une d\u00e9chirure. Cela nous permet de ne pas lui en vouloir de mises en sc\u00e8ne moins heu-reuses et d&#8217;\u00eatre certain qu&#8217;\u00e0 un moment ou \u00e0 un autre, il nous \u00e9blouira, comme avec La Temp\u00eate d&#8217;Ostrovski ou YH\u00e9cube d&#8217;Euripide.<\/p>\n<p>M\u00eame s&#8217;il copine avec Saint-Just et joue aux cartes avec Bakhounine, il n&#8217;a jamais eu le communisme triomphant. A tout moment, il en a dit les dangers en en disant les grandeurs et, pour mieux les souligner, il en d\u00e9taille les erreurs. C&#8217;est ce qu&#8217;il fait \u00e0 nouveau cette saison. On dira que c&#8217;est du travail de dialecticien -et, dans la discussion, il est en effet un dialecticien redoutable, l&#8217;un des tout-premiers de Paris : quel &#171;philosophe&#187; \u00e0 la mode tien\u00addrait le choc contre lui ? &#8212; mais, en le disant, on ne dira pas tout. Les blessures humaines comptent autant, chez lui, que les habile\u00adt\u00e9s de l&#8217;esprit.<\/p>\n<p>De telle sorte que, chez ce bel obsessionnel, chez cet id\u00e9aliste aimant les id\u00e9ologies et redoutant les id\u00e9ologues, les plaies des soci\u00e9t\u00e9s et de l&#8217;humanit\u00e9 sont plus souvent en sc\u00e8ne que la th\u00e9orie qu&#8217;il aime tant dans le dialogue priv\u00e9 et professionnel. Ainsi son th\u00e9\u00e2tre n&#8217;est-il pas tout \u00e0 fait celui que l&#8217;on pense et que lui-m\u00eame annonce, mais un r\u00eave contradictoire et contredit dont nous avons, dans ses plus beaux moments, un furieux besoin et qu&#8217;il d\u00e9ve\u00adloppe en ce d\u00e9but d&#8217;ann\u00e9e en deux temps &#8212; Babel et Volokhov -pour mieux en fouailler la douleur.<\/p>\n<p>MIKHAIL VOLOKHOV, l&#8217;homme qui a d\u00e9shabill\u00e9 le diable<\/p>\n<p>Comment Mikha\u00efl Volokhov, un Russe de 38 ans, rebelle au \u00a0\u00a0\u00a0communisme, se retrouve-t-il acteur et auteur au th\u00e9\u00e2tre de la Commune du communiste Bernard Sobel, \u00e0 Gennevilliers ? Comment ce fils de scientifiques qui avait appris les math\u00e9matiques et pas du tout Tch\u00e9khov est-il devenu l&#8217;un des auteurs les plus d\u00e9rangeants de la nouvelle Russie ? Plut\u00f4t que de tenter d&#8217;expliquer, mieux vaut en rendre responsables Dieu et le diable, plus l&#8217;amour, les trois hantises de cet \u00e9crivain en exil dont on verra en f\u00e9vrier Cache-cache avec la mort et qui fait en janvier ses d\u00e9buts d&#8217;acteur (en fran\u00e7ais) dans Marie d&#8217;Isaac Babel ?<\/p>\n<p>La t\u00eate en Russie mais le corps en France depuis 1987, Mikha\u00efl Volokhov habite la r\u00e9gion parisienne parce qu&#8217;il a rencontr\u00e9 une Fran\u00e7aise dans le m\u00e9tro de Moscou. Coup de foudre, mariage imm\u00e9\u00addiat. Bien qu&#8217;il soit suppos\u00e9 d\u00e9tenir des secrets technologiques en raison de ses \u00e9tudes scientifiques, Volokhov a pu venir vivre en France. Il a \u00e9t\u00e9 gardien chez un agent de change, pendant quatre ans. Aujourd&#8217;hui, il essaye le travail d&#8217;acteur, dans un r\u00f4le modeste. Apr\u00e8s, il verra. Mais, on s&#8217;en doute, \u00e9crire passe avant tout pour ce Juif de Russie (\u00ab Quand on est juif en Russie, on est plus russe que les autres Russes; ah, que j&#8217;aime les films de Sevela sur l&#8217;anti-s\u00e9mi-tisme chez nous! \u00bb). Sobel lui a donn\u00e9 une double chance : jouer, \u00eatre jou\u00e9. \u00ab Je lui suis tr\u00e8s reconnaissant, dit-il. Il est communiste, mais, dans un pays capitaliste, c&#8217;est tr\u00e8s bien d&#8217;\u00eatre communiste. Pas dans un pays communiste! Il a un grand talent, qui atteint parfois un niveau de g\u00e9nie. C&#8217;est un metteur en sc\u00e8ne de grande morale. Cela me pla\u00eet puisque l&#8217;artiste, pour moi, doit travailler \u00e0 une soci\u00e9t\u00e9 plus morale. \u00bb<\/p>\n<p>On lui avait conseill\u00e9 de remettre le texte de Cache-cache avec la mort \u00e0 Sobel&#8230;C&#8217;est ainsi que tout a commenc\u00e9 pour lui \u00e0 Paris. A Moscou, quand a com\u00admenc\u00e9 son basculement vers le th\u00e9\u00e2tre ? Mikha\u00efl ne sait pas. Il sait qu&#8217;il a d\u00fb apprendre la litt\u00e9rature et la philosophie tout seul : Dostoievski, Tennessee Williams, Nietzsche, Chestov (dont il dit aujourd&#8217;hui : \u00ab sa philosophie m&#8217;a sauv\u00e9 la vie \u00bb)&#8230; Il a commenc\u00e9 par \u00e9crire un roman. Voyant cela, ses parents l&#8217;ont envoy\u00e9 \u00e0 l&#8217;h\u00f4pital psychiatrique! Les m\u00e9decins l&#8217;ont renvoy\u00e9 chez lui, n&#8217;ayant rien d\u00e9cel\u00e9 d&#8217;anormal ! Sa premi\u00e8re pi\u00e8ce, Les Putains, fut cr\u00e9\u00e9e \u00e0 quelques m\u00e8tres de l&#8217;h\u00f4pital : belle revanche du destin.<\/p>\n<p>Etant pass\u00e9 \u00e0 l&#8217;\u00e9criture th\u00e9\u00e2trale et \u00e0 la po\u00e9sie, il ne vit pourtant pas ses pi\u00e8ces jou\u00e9es facilement. Les m\u0153urs th\u00e9\u00e2trales russes veulent qu&#8217;une pi\u00e8ce soit lue aupr\u00e8s de professionnels. A la lecture, le talent de Volokhov apparut avec \u00e9vidence. Mais la censure veillait. Ces Putains ne furent repr\u00e9sent\u00e9es qu&#8217;apr\u00e8s sept ans d&#8217;attente. Aussi, malgr\u00e9 les marques d&#8217;int\u00e9r\u00eat de grands metteurs en sc\u00e8ne comme Edlis, Volokhov garda chez lui sa pi\u00e8ce suivante, Cache-cache avec la mort, qu&#8217;il \u00e9crivit en trois semaines, alors qu&#8217;il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 en France. Les solliciteurs le firent sortir de son isolement. Lue avec enthousiasme, la pi\u00e8ce fut cr\u00e9\u00e9e en 1990 et en est d\u00e9j\u00e0 \u00e0 sa troisi\u00e8me mise en sc\u00e8ne \u00e0 Moscou (la derni\u00e8re \u00e9tant celle d&#8217;Andr\u00e9 Jitinkin, avec Andr\u00e9 Solokhov).<\/p>\n<p>Cache-cache avec la mort lui a \u00e9t\u00e9 inspir\u00e9e par une discussion avec une personne du KGB et le r\u00e9cit que celle-ci lui fit, l&#8217;histoire vraie d&#8217;un homme s&#8217;\u00e9prenant d&#8217;une femme \u00e0 l&#8217;\u00e9tranger et la tuant : \u00ab J&#8217;ai pens\u00e9 : qu&#8217;est-ce que c&#8217;est que tuer son amour ? et je me suis demand\u00e9 : qu&#8217;est-ce que tuer \u00e0 l&#8217;\u00e9tranger ? Moi aussi, j&#8217;\u00e9tais \u00e0 l&#8217;\u00e9tranger. J&#8217;\u00e9tais en France. De l\u00e0 je voyais une autre lune! Sans la France, je n&#8217;aurais pas \u00e9crit cette pi\u00e8ce. Ma pi\u00e8ce est plus forte que moi. J&#8217;ai r\u00e9ussi \u00e0 d\u00e9shabiller le diable. Traquer le diable, qui, en Russie, est plus facile \u00e0 attraper que chez vous o\u00f9 il r\u00f4de partout, mais de fa\u00e7on dilu\u00e9e, c&#8217;est le plus important, avec la croyance en Dieu et l&#8217;amour. Pour arriver au paradis, il faut creu\u00adser tr\u00e8s profond dans l&#8217;enfer. La pi\u00e8ce, c&#8217;est \u00e7a : arriver chez les Dieux apr\u00e8s avoir travers\u00e9 l&#8217;enfer masculin. Les femmes arrivent bien plus vite chez les Dieux! C&#8217;est une pi\u00e8ce jou\u00e9e par des gens de trente ans avec une philosophie d&#8217;auteur de soixante ans : j&#8217;ai cet \u00e2ge dans ma t\u00eate tellement j&#8217;ai vu de trag\u00e9dies \u00bb&#8230;<\/p>\n<p>La pi\u00e8ce fit scandale \u00e0 Moscou. Elle sera bient\u00f4t, \u00e0 Gennevilliers, dans la peau d&#8217;Hugues Quester et Denis Lavant, dirig\u00e9s par Sobel. Mikha\u00efl Volokhov n&#8217;en revient pas. Dans son langage d&#8217;images et de symboles, il dit : \u00ab Etre jou\u00e9 ici, c&#8217;est comme d&#8217;avoir fait pousser une petite fleur sur l&#8217;asphalte \u00bb.<\/p>\n<p><strong>***<\/strong><\/p>\n<h1><strong>Politis<\/strong><\/h1>\n<h2><strong>Prix d&#8217;interpr\u00e9tation<\/strong><\/h2>\n<p>Emmanuelle B\u00e9art et le duo Hugues Quester-Denis Lavant splendides, chacun de leur c\u00f4t\u00e9.<\/p>\n<p>Jean-Pierre Vincent n&#8217;avait pas \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s heureux avec Musset, en d\u00e9pit de la passion qu&#8217;il lui porte de fa\u00e7on obstin\u00e9e. Mais voil\u00e0 que, tout \u00e0 coup, Musset r\u00e9pond \u00e0 cet attachement; il y a quelque chose de chang\u00e9 dans ce On ne badine pas avec l&#8217;amour des Aman\u00addiers, qui succ\u00e8de \u00e0 un autre Badine vu par le m\u00eame metteur en sc\u00e8ne \u00e0 Sartrouville il y a cinq ans. Ce quelque chose, c&#8217;est une r\u00e9flexion plus nourrie avec, en cadeau, la \u00a0\u00a0belle Emmanuelle B\u00e9art.<\/p>\n<p>II y a eu, il y aura de grandes Camille.<\/p>\n<p>Mais la Camille d&#8217;Emmanuelle B\u00e9art figurera toujours dans le lot des meilleures. Comme elle s&#8217;est naturelle\u00adment et magnifiquement gliss\u00e9e dans les habits et les sentiments de la jeune fille pure, na\u00efve, courtis\u00e9e, r\u00eaveuse, heureuse, bless\u00e9e, d\u00e9chir\u00e9e! Elle est toute la sensi\u00adbilit\u00e9 changeante de ce spectacle o\u00f9 Vincent et son d\u00e9corateur Chambas ont pourtant apport\u00e9 une fantaisie heureuse, encerclant le monde jeune d&#8217;un monde adulte ridicule et bouffon comme dans un conte de Marcel Aym\u00e9. Pascal Rambeii (dont il faut dire que, lorsqu&#8217;il n&#8217;exerce pas la profession d&#8217;acteur, est l&#8217;un de nos| plus grands auteurs &#8212; il l&#8217;a prouv\u00e9 ici. \u00e0 Nanterre, avec John and Mary trag\u00e9die) est un Perdican inf\u00e9rieur \u00e0 sa partenaire, mais avec d&#8217;heureuses bouff\u00e9es de rojnantisme moderne.<\/p>\n<p>A Gennevilliers, on est, avec Cache-cache avec la mort de Mikha\u00efl Volokhov, dans une modernit\u00e9 sans romantisme. C&#8217;est la Russie de la perestro\u00efka qu&#8217;avec un certain proph\u00e9tisme (la pi\u00e8ce date de plusieurs ann\u00e9es, l&#8217;auteur voit basculer dans la folie avide et crapuleuse. Ber\u00adnard Sobel, le communiste, n&#8217;a pas man\u00adqu\u00e9 de courage en montant cette trag\u00e9\u00addie du communisme agonisant. Certes, la mani\u00e8re de Volokhov, qui utilise la vul\u00adgarit\u00e9, la crudit\u00e9 des mots, la bassesse pour mieux exprimer le d\u00e9sespoir, traduit une nostalgie des valeurs qu&#8217;un marxiste peut r\u00e9cup\u00e9rer \u00e0 son profit. Mais ce qui se cache en r\u00e9alit\u00e9 sous ce d\u00e9chirement \u00e0 coups d&#8217;insultes et de vanit\u00e9s, de mensonges et de d\u00e9mences, pratiqu\u00e9 par deux faux r\u00e9volutionnaires, est plut\u00f4t mystique. Dieu et le diable sont derri\u00e8re eux. avec une croyance dostoievskienne dans le Belle&#187; pi\u00e8ce, assez longue \u00e0 trouver sa to\u00adnalit\u00e9, mais s&#8217;\u00e9levant au moment o\u00f9 elle atteint une vraie folie. Le metteur en sc\u00e8ne et les acteurs s&#8217;en emparent avec un bel app\u00e9tit qui les m\u00e8ne vers une nervo\u00adsit\u00e9 tout \u00e0 fait exaltante. Hugues Quester, en dominateur, et Denis Lavant, en do\u00admin\u00e9 se rebellant, pianotent, comme peu d&#8217;acteurs savent le faire, sur la gamme de la violence et de la fureur. Pas de cache-cache avec la v\u00e9rit\u00e9 des sentiments dans leur jeu. Ils sont fantastiques.<\/p>\n<p><strong><em>Gilles Costaz<\/em><\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong><em>***<\/em><\/strong><\/p>\n<h1><strong><em>Le Quotidien<\/em><\/strong><\/h1>\n<p><strong><em>Critique\/Th\u00e9\u00e2tre<\/em><\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong><em>Cache-cache avec la mort<\/em><\/strong><\/p>\n<p><strong><em>de Mikha\u00efl Volokhov. Texte fran\u00ad\u00e7ais de Lily Denis et Bernard Pautrat. Mise en sc\u00e8ne Bernard Sobel avec Mich\u00e8le Raoul-Davis. D\u00e9cor et costumes Nicky Rieti. Lumi\u00e8res Herv\u00e9 Audibert. Son Nicolas Chorier. Avec Denis Lavant et Hugues Questej. Au Th\u00e9\u00e2tre de Gennevilliers.<\/em><\/strong><\/p>\n<h2><strong>La noire d\u00e9r\u00e9liction<\/strong><\/h2>\n<p>On p\u00e9n\u00e8tre dans la deuxi\u00e8me salle du Th\u00e9\u00e2tre de Gennevilliers et l&#8217;on bute sur le c\u00f4t\u00e9 des gradins. Sous ces gradins, une cuisine cras\u00adseuse. Une casserole d\u00e9fonc\u00e9e chauffe sur une cuisini\u00e8re sans \u00e2ge. Une vague odeur de cantine Hotte. Au sol. des monceaux de grandes bo\u00eetes de fer blanc et tout un bric-\u00e0-brac hors d&#8217;usage. On avance et l&#8217;on d\u00e9couvre un grand espace noir. Dans un coin, un r\u00e9frig\u00e9rateur et un vieux fauteuil d\u00e9fonc\u00e9. Insolite, et beau comme une sculpture, un amoncellement d&#8217;extincteurs ruti\u00adlants. Le rouge reviendra parfois en lumi\u00e8res fines. Au fond, un jeu d&#8217;\u00e9normes tuyaux noirs, comme un jeu d&#8217;orgue, comme les poumons myst\u00e9rieux d&#8217;un lieu \u00e9trange et in\u00adqui\u00e9tant.<\/p>\n<p>D&#8217;en haut vont descendre les hommes. Deux hommes qui termi\u00adnent une ronde, sans doute, emmi\u00adtoufl\u00e9s dans de sombres cir\u00e9s, lam\u00adpes de poche \u00e0 la main. Au-dessus de la t\u00eate des spectateurs, l&#8217;entre\u00adcroisement impressionnant des pas\u00adserelles m\u00e9talliques. On est bien dans un th\u00e9\u00e2tre, dans une machine \u00e0 g\u00e9n\u00e9rer de la fiction. Et puis on est aussi dans la salle de garde d&#8217;un h\u00f4pital. Quelque part dans l&#8217;ex-URSS. Magnifique sc\u00e9nographie de Nicky Rieti, agnifi\u00e9e par les lu\u00admi\u00e8res d&#8217;Herv\u00e9 Audibert,les sons de Nicolas Chorier.<\/p>\n<p>Les deux hommes engagent un dialogue. Un dialogue comme une guerre. Arkadi. F\u00e9lix. On conna\u00eetra leurs pr\u00e9noms. On ne discernera pas distinctement qui ils sont vraiment. Des employ\u00e9s de l&#8217;h\u00f4pital. Un h\u00f4pi\u00adtal du KGB. Amis, ennemis. Hant\u00e9s par la destruction, la n\u00e9gativit\u00e9. Crachant leur d\u00e9sespoir comme cra\u00adpauds et vip\u00e8res. Injurieux. Ne sa\u00adchant plus s&#8217;exprimer qu&#8217;en un lan\u00adgage ordurier qui pleut comme poignards tranchants. \u00abPutain\u00bb est l&#8217;interjection qui revient Je plus sou\u00advent. On ne peut plus parler de \u00abmot\u00bb, puisque le sens en est comme ass\u00e9ch\u00e9, et les images sexuelles violentes qui font la ma\u00adti\u00e8re m\u00eame d&#8217;une grande partie de cet \u00ab\u00e9change\u00bb paroxistique ne sont l\u00e0 que pour leur puissance destruc\u00adtrice.<\/p>\n<p>Mikha\u00efl Volokhov vit en France depuis novembre 1987, II a fait des \u00e9tudes de physique et de math\u00e9ma\u00adtique, mais ce jeune ing\u00e9nieur <em>a <\/em>beaucoup lu les philosophes et su quec &#8216;est par l&#8217;\u00e9criture qu &#8216;il pourrait exprimer quelque chose de sa r\u00e9\u00advolte et de son d\u00e9sespoir.\u00a0 <em>Cache-cache a vec la mort<\/em> est sa premi\u00e8re pi\u00e8ce traduite en langue fran\u00e7aise et c&#8217;est l&#8217;honneur de Bernard Sobel que de la <em>cr\u00e9er, <\/em>tandis qu&#8217;il reprend, rappelons-le. \u00abMarie\u00bb d&#8217;Isaac Ba-bel dans une nouvelle version. Les traducteurs ont eu rude t\u00e2che pour tenter de nous faire saisir cette langue des t\u00e9n\u00e8bres, ce que l\u00e0-bas on nomme \u00ab Mat \u00bb. langue des proscrits, qu &#8216;ils soient jeunes ch\u00f4\u00admeurs, prisonniers, chauffeurs de taxi diton aussi. Une langue r\u00e9cem\u00adment entr\u00e9e en litt\u00e9rature par Andre\u00ef Biely.\u00a0 Le \u00abMat\u00bb est d&#8217;un tissu impr\u00e9cateur. Il veut conjurer les d\u00e9mons.<\/p>\n<p>Mais pour les conjurer, il faut les appeler, et c&#8217;est ce que font, en un combat douloureux, terrible. Arkadi, que joue Denis Lavant. F\u00e9lix, que joue Hugues Quester. On dit jouer. Mais l&#8217;investissement des in\u00adterpr\u00e8tes est d&#8217;une \u00e9blouissante et noire violence. Et le caract\u00e8re sub-jugant de la repr\u00e9sentation tient en grande partie \u00e0 ces deux fortes personnalit\u00e9s, et \u00e0 ces deux acteurs qui trouvent loin en eux. profond en eux. les ressources d&#8217;\u00e9nergie in\u00addispensables. D\u00e9r\u00e9liction, la d\u00e9r\u00e9licu&#8217;on,tel est sans doute le th\u00e8me dominant de ce texte \u00e9prouvant, presque traumatisant.<\/p>\n<p>Une sc\u00e8ne h\u00e9rit\u00e9e de Dosto\u00efevski, mais qui brasse la r\u00e9alit\u00e9 d\u00e9sesp\u00e9\u00adrante de l&#8217;actuelle CEI. Ni fable, ni pamphlet, mais bien plut\u00f4t le grand th\u00e9\u00e2tre de la cruaut\u00e9 d&#8217;une r\u00e9alit\u00e9 sociale qui n&#8217;engendre que la des\u00adtruction et dans laquelle on ne peut survivre qu&#8217;en organisant le men\u00adsonge, en se so\u00fblant de fictions provisoires comme autant de trafics minables ou grandioses.<\/p>\n<p>Bernard Sobel signe une mise en sc\u00e8ne rigoureuse et dynamique, une mise en sc\u00e8ne tenue et constamment explosive pourtant. Il a la chance de s&#8217;appuyer sur deux esprits excep\u00adtionnels, deux grands acteurs qui comprennent tout de la noire puis\u00adsance du texte de Volokhov et s&#8217;en emparent avec intelligence et gr\u00e2ce. Oui. Ce mot doit sonner bizarre\u00adment apr\u00e8s ce qui a cl\u00e9 dit de la mati\u00e8re textuelle.\u00a0 Mais c&#8217;est bien cela pourtant. Il y a de la gr\u00e2ce dans le jeu des acteurs, de la gr\u00e2ce dans ce combat atroce et sans issue. La seule issue c&#8217;est le recommence\u00adment.\u00a0\u00a0 C&#8217;est\u00a0 Sisyphe.\u00a0\u00a0 Admirables Denis Lavant et Hugues Quester,audacieux et tendus, souples et mo\u00adbiles,\u00a0\u00a0 dr\u00f4les jusque\u00a0 dans\u00a0 le pa-roxisme le plus n\u00e9gatif, vrais jusque dans\u00a0 l&#8217;outrance,\u00a0\u00a0 \u00e9mouvants\u00a0\u00a0 tou\u00adjours et bouleversants d&#8217;intelligence dans l&#8217;abandon, la terreur, la rage. Et l&#8217;innocence aussi. Car dans cet enfer, ces sc\u00e9l\u00e9rats, r\u00e9p\u00e9tons le mot. qui se d\u00e9battent, qui luttent dans le noir contre les d\u00e9mons, sont aussi des c\u0153urs purs.<\/p>\n<p><strong><em>Armelle HELIOT<\/em><\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>Deux repr\u00e9sentations exception\u00adnelles, en langue russe, de la pi\u00e8ce \u00ab Cache cache avec la mort \u00bb sont programm\u00e9es le lundi 15 f\u00e9vrier, au Th\u00e9\u00e2tre de Gennevilliers. \u00e0 20 h 30. et le mercredi 17 f\u00e9vrier \u00e0 17 heures \u00e0 l&#8217;Inalco (qui collabore \u00e0 cet \u00e9v\u00e9ne\u00adment). Institut international des langues orientales. 106. quai de Cli-chy (\u00e0 c\u00f4t\u00e9 du pont de Clichy). H s&#8217;agit de la production cr\u00e9\u00e9e en d\u00e9cembre 1992 \u00e0 Moscou, au th\u00e9\u00e2\u00adtre Mossovet. une mise en sc\u00e8ne de Andre\u00ef Jitinkin avec Andre\u00ef Sokholov et Srgei Tchonichvili.<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong><em>***<\/em><\/strong><\/p>\n<h1>LES LETTRES\u00a0fran<em>\u00e7aises<\/em><\/h1>\n<h2>LA LANGUE DU MAT<\/h2>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>\u00c9crivain, metteur en sc\u00e8ne, acteur (on l&#8217;a vu r\u00e9cemment dans<\/em> Marie <em>d&#8217;isaac Babel), Mikha\u00efl Volokhov, n\u00e9 au Kazakhstan il y a quarante ans, vit en France depuis 1987. \u00c0 Gennevilliers, sa pi\u00e8ce <\/em>Cache-cache avec la mort &#8212; <em>qui a \u00e9t\u00e9 mont\u00e9e avec succ\u00e8s \u00e0 Moscou et \u00e0 Lvov en 1990 et 1992- nous fait entendre sa voix singuli\u00e8re.<\/em><\/p>\n<table cellspacing=\"0\" cellpadding=\"0\">\n<tbody>\n<tr>\n<td valign=\"top\">Imm\u00e9diatement perceptible, \u00e9trange et m\u00eame inou\u00efe, la langue de Mikha\u00efl Volokhov est d&#8217;une duret\u00e9 et d&#8217;une vio lence inattendues. Ces accents de cruaut\u00e9 et de fureur intense finissent pourtant par apprivoiser l&#8217;auditeur, car ils \u00e9veillent le souvenir d&#8217;autres \u00e9chos ravageurs comme ceux de l&#8217;univers carc\u00e9ral de Notre-Dame des Fleurs de Jean Gen\u00eat.<\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<p>L&#8217;efficacit\u00e9 po\u00e9tique de la langue surgit ici de l&#8217;inlassable r\u00e9p\u00e9tition d&#8217;images gros\u00adsi\u00e8res et vulgaires, ressortissant au sexe et \u00e0 ses d\u00e9viations, ainsi qu&#8217;\u00e0 un profond anti\u00ads\u00e9mitisme<strong>: <\/strong><em>\u00abAh ah ! t&#8217;es vraiment juif ! Putain, vous les juifs, vous \u00eates vraiment des porcs! On s\u2019enfile un nom russe, hop ! Comme une capote, et apr\u00e8s vas-y qu&#8217;on encule son petit monde ! Putain, les p\u00e9d\u00e9s !\u00bb<\/em> Ainsi parle Arkadi, l&#8217;Ukrainien et l&#8217;homme du peuple, face \u00e0 F\u00e9lix, le juif et l&#8217;intello \u00e9crivain qui plus est, celui qui <em>\u00abbricole une merdouille po\u00e9tique anti-sovi\u00e9tique\u00bb.<\/em><\/p>\n<p>Cette longue conversation injurieuse et amoureuse se tient de nos jours dans la salle de garde d&#8217;un h\u00f4pital du KGB o\u00f9 les deux hommes sont gardiens de nuit. Que faire? <em>\u00ab<\/em><em>Jouer aux cartes, tuer des gens, baiser des pouffiasses, et des lopes, avaler du cyanure, de la vodka, tout seul.\u00bb <\/em>Urgente et n\u00e9cessaire, cette \u00e9criture-l\u00e0 d\u00e9plie les moindres recoins de la conscience : chacun peut en accomplir une reconnaissance personnelle. Cet argot insoutenable dans la bonne soci\u00e9t\u00e9 est le parler des couches d\u00e9favoris\u00e9es, des jeunes, des prisonniers de droit commun, des chauffeurs de taxi : c&#8217;est la langue du <em>mat.<\/em><\/p>\n<p>Par-del\u00e0 l&#8217;insulte et la provocation, la joute verbale de ces deux minables r\u00e9v\u00e8le en fait l&#8217;inaccessible r\u00eave de chacun : <em>\u00ab<\/em><em>L&#8217;amour vrai, c&#8217;est un truc, m\u00eame avec les ann\u00e9es, \u00e7a ne s&#8217;att\u00e9nue pas, au contraire, \u00e7a se renforce<\/em><em>.<\/em><em>\u00bb <\/em>Il n&#8217;est de plus beaux h\u00e9ros que les amants tragiques.<\/p>\n<p>L&#8217;auteur avoue volontiers respecter un ma\u00eetre, L\u00e9on Chestov, \u00e9crivain et philo\u00adsophe russe. Pour lui, comme chez Chestov, l&#8217;exp\u00e9rience du tragique humain et de l&#8217;absurde pallie les manquements \u00e0 la raison. Volokhov avance que la langue de ses h\u00e9ros ne lui appartient pas en propre : il cr\u00e9e et \u00e9crit dans une zone hors du bonheur et du malheur. <em>\u00ab<\/em><em>Tu vois, moi, si j&#8217;\u00e9cris, c&#8217;est pr\u00e9cis\u00e9ment pour qu&#8217;il y ait moins de minables comme toi sur terre.\u00bb<\/em><\/p>\n<p><em>V\u00e9ronique HOTTE<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>***<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h1><strong>LE NOUVEL OBSERVATEUR<\/strong><\/h1>\n<h2>Le retour de Babel<\/h2>\n<p>Dix-huit ans apr\u00e8s, Bernard Sobel monte \u00e0 nouveau &#171;Marie&#187; d&#8217;Isaak Babel Entre-temps, le communisme s&#8217;est effondr\u00e9&#8230;<\/p>\n<p>L&#8217;intellectuel communiste Bernard Sobel n&#8217;a pas attendu la chute du mur de Berlin pour mettre en doute les valeurs en circulation, ni pour d\u00e9couvrir les changements du monde. Metteur en sc\u00e8ne, directeur et fondateur du th\u00e9\u00e2tre de Gennevilliers mais aussi conseiller municipal, il tente depuis toujours de rendre palpable l&#8217;engagement d&#8217;un auteur qui se br\u00fble dans l&#8217;\u00e9criture. Il pr\u00e9sente aujourd&#8217;hui \u00abMa\u00adrie\u00bb, d&#8217;Isaak Babel, et \u00abCache-cache avec la mort\u00bb, de Mikha\u00efl Volokhov. Dix-huit ans apr\u00e8s sa premi\u00e8re mise en sc\u00e8ne de \u00ab Marie \u00bb, il aborde ce r\u00e9cit d&#8217;un monde qui s&#8217;effondre \u00abavec plus de sentiments et moins de sentimentalit\u00e9 \u00bb. Face \u00e0 l&#8217;acc\u00e9l\u00e9ration brutale de l&#8217;histoire, cette pi\u00e8ce \u00ab peut se lire comme le r\u00e9sum\u00e9 d&#8217;une d\u00e9figuration de l&#8217;id\u00e9e m\u00eame de r\u00e9volution\u00bb. Babel fut arr\u00eat\u00e9 puis ex\u00e9cut\u00e9 pour activit\u00e9s antisovi\u00e9tiques et sympathies trotskis\u00adtes. Ce n&#8217;est que dans les ann\u00e9es 50 qu&#8217;il fut r\u00e9habilit\u00e9. Dans \u00ab Marie \u00bb, Bernard Sobel a donn\u00e9 le r\u00f4le de Kravtchenko, un officier subalterne, \u00e0 l&#8217;auteur de \u00abCache-cache avec la mort\u00bb, Mikha\u00efl Volokhov, alors qu&#8217;il n&#8217;est pas acteur. \u00abJ&#8217;ai d\u00e9couvert qu&#8217;il \u00e9tait gardien de parking \u00e0 Paris. Son texte est d&#8217;une rare puissance, d&#8217;une rare v\u00e9rit\u00e9. Il porte un regard sans complaisance sur cette abjection qu &#8216;a \u00e9t\u00e9 la trahison de l&#8217;id\u00e9al socialiste dans certains pays de l&#8217;Est.\u00bb<\/p>\n<p>A la recherche du juste, Bernard Sobel est de ceux qui consid\u00e8rent qu&#8217;un projet esth\u00e9tique est aujourd&#8217;hui, plus que jamais, un projet politique. Pourtant il s&#8217;attelle d\u00e9sormais \u00e0 un nouvel enjeu, capital : \u00abJe voudrais cesser d&#8217;avoir \u00e0 survivre, que l&#8217;\u00e9quipe du th\u00e9\u00e2tre puisse conna\u00eetre quelques ann\u00e9es de vie plus paisible. Car dans les conditions financi\u00e8res qui sont les n\u00f4tres, chaque cr\u00e9ation nous fait prendre des risques \u00e9normes. \u00bb<\/p>\n<p><strong><em>Jean-Luc Toula-Breysse<\/em><\/strong><\/p>\n<p>***<\/p>\n<h1><strong>L\u2019Humanit<\/strong><strong>\u00e9<\/strong><\/h1>\n<h2><strong>Sur la piste br\u00fblante de Dosto\u00efevski <\/strong><\/h2>\n<p>En moins de cent ans, la grande question russe, emport\u00e9e au train de l\u2019Histoire, aura tour \u00e0 tour enfant\u00e9 l\u2019\u00e9pop\u00e9e et la trag\u00e9die collective pour s\u2019\u00e9chouer dans la farce la plus noire. L\u00e0-dessus au moins, le doute n\u2019est plus permis. Toutes les informations qui nous parviennent de l\u2019ancien empire confirment l\u2019\u00e9tat d\u2019entropie dans lequel est plong\u00e9e une soci\u00e9t\u00e9 d\u00e9finitivement hors de ses gonds. Des tonnes d\u2019essais vont s\u2019\u00e9crire sur le sujet, qui surchargeront les rayons d\u2019une biblioth\u00e8que croulant d\u00e9j\u00e0 sous les th\u00e8ses du pour et du contre, du pourquoi et du comment de ce qui fut, de l\u2019Union sovi\u00e9tique, le r\u00eave tournant au cauchemar. Mais le roman, le cin\u00e9ma et le th\u00e9\u00e2tre permettent d\u2019aller au coeur secret du monde sans s\u2019embarrasser de circonlocutions. Bernard Sobel cite justement, \u00e0 la barre des t\u00e9moins, Dosto\u00efevski et ses avertissements pr\u00e9monitoires. Puis il monte \u00ab\u00a0Cache-cache avec la mort\u00a0\u00bb (1990), pi\u00e8ce de Mikha\u00efl Volokhov, n\u00e9 en 1955 au Kazakhstan et r\u00e9sidant en France depuis novembre 1987. C\u2019est du raide\u00a0!<\/p>\n<p>Ils tuent le temps, jouent aux cartes.<\/p>\n<p>avalent de la choucroute de mauvaise<\/p>\n<p>qualit\u00e9, s\u2019invectivent tr\u00e8s cr\u00fbment<\/p>\n<p>Il\u00a0 sont deux. Par leur truchement, en deux petites heures, vont \u00eatre impitoyablement r\u00e9v\u00e9l\u00e9s, comme au scanner, les m\u00e9andres du dernier stade de la conscience sovi\u00e9tique panique. Arkadi et F\u00e9lix sont de service de nuit dans les sous-sols d\u2019un h\u00f4pital o\u00f9 l\u2019on soigne les membres du KGB. Ils doivent veiller sur le portail et les extincteurs. Ils tuent le temps, jouent aux cartes, avalent de la choucroute de mauvaise qualit\u00e9 et s\u2019invectivent dans une langue crue, tr\u00e8s crue, dans laquelle le sexe intervient de mani\u00e8re obsessionnelle. Lily Denis et Bernard Pautrat, qui signent le texte fran\u00e7ais, ont d\u00fb s\u2019en voir pour trouver les \u00e9quivalences avec le \u00ab\u00a0mat\u00a0\u00bb, argot des taulards et des chauffeurs de taxi fond\u00e9 sur l\u2019invective. Une fois les pr\u00e9sentations faites\u00a0; insultes, vocif\u00e9rations antis\u00e9mites, menaces de mort r\u00e9ciproques, on passe aux choses s\u00e9rieuses, la manipulation, car ces escarmouches n\u2019\u00e9taient que pr\u00e9liminaires\u00a0; Il faut aller crescendo vers l\u2019instinct et le go\u00fbt de meurtre. Il appara\u00eet en route que F\u00e9lix, fils de famille d\u00e9voy\u00e9, joue au chat et \u00e0 la souris avec Arkadi, cr\u00e9ature fruste, cupide, sentimentale, le coeur sur la main (qui tient facilement un rasoir). On songe un peu, en plus crade si possible, au couple ineffable du film \u00ab\u00a0Taxi Blues\u00a0\u00bb de Lounguine\u00a0; l\u2019\u00e9ternel moujik et l\u2019intellectuel \u00ab\u00a0cosmopolite\u00a0\u00bb pervers. Au terme du parcours, extr\u00eamement brutal, Arkadi aura \u00e9t\u00e9 successivement enr\u00f4l\u00e9 en imagination dans le KGB puis dans la CIA quand, soudain las de jouer, les deux hommes s\u2019affalent devant le t\u00e9l\u00e9viseur qui d\u00e9bite en boucle des images de cosmonautes dans l\u2019espace et de glorieux d\u00e9fil\u00e9s patriotiques sur la place Rouge\u2026<\/p>\n<p>C\u2019est tr\u00e8s fort, avec une haute teneur en th\u00e9\u00e2tralit\u00e9, gr\u00e2ce aux acteurs, Denis Lavant (Arkadi) et Hugues Quester (F\u00e9lix), qui pratiquent en virtuoses la volte-face, la rupture sur le fil du rasoir (pour cause), le faux-semblant aussit\u00f4t d\u00e9menti pour en susciter un autre. L\u2019ab\u00eeme que r\u00e9v\u00e8lent ces personnages est terrifiant mais, fructueux paradoxe, on s\u2019attache \u00e0 ces fripouilles et \u00e0 leur strip-tease d\u2019\u00e2me. Effet de l\u2019art. Bernard Sobel continue son exploration du r\u00e9el avec un courage magnifique. Travail de deuil. S\u2019y associer.<\/p>\n<p><strong><em>JEAN-PIERRE LEONARDINI<\/em><\/strong><\/p>\n<p><strong><em>***<\/em><\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h1><strong>COLLOQUE\u00a0 INTERNATIONAl<\/strong><\/h1>\n<p><strong>G\u00e9rard ABENSOUR<\/strong><\/p>\n<p><strong><em>INALCO<\/em><\/strong><\/p>\n<h2>Un Russe \u00e0 Paris \u2013 le dramaturge Volokhov.<\/h2>\n<h2>COMMENT SE DIT D&#8217;EXIL LA RUSSIE D&#8217;AUJOURD&#8217;HUI ?<\/h2>\n<p>On sait qu&#8217;il fallut \u00e0 Gogol le recul b\u00e9ni de l&#8217;Italie pour d\u00e9crire le petit monde grouillant dans sa t\u00eate qui s&#8217;appuyait sur sa pr\u00e9science de la Russie profonde, celle des petits propri\u00e9taires fonciers ignorants, avares ou songe-creux, ce qui aboutit \u00e0 son chef d&#8217;\u0153uvre <em>les Ames mortes.<\/em><\/p>\n<p>Il fallut de m\u00eame le recul que lui donnait sa r\u00e9sidence de Bougival pour que Tourgueniev fasse un constat amer de la Russie de son temps. Comme il le fait dire \u00e0 un personnage du roman <em>Fum\u00e9e, <\/em>personnage qui tient beaucoup de lui-m\u00eame : \u00ab J&#8217;adore et je hais notre Russie, notre \u00e9trange, ch\u00e8re, mauvaise et tendre patrie\u00bb.<\/p>\n<p>Depuis lors, il a fallu attendre l&#8217;\u00e9poque d&#8217;aujourd&#8217;hui pour trouver des Russes qui soient en position d&#8217;\u00e9migration volontaire comme ces derniers. De toutes leurs fibres rattach\u00e9s \u00e0 leur pays, \u00e0 leur culture mais, pour des raisons personnelles, pr\u00e9f\u00e9rant temporairement vivre ailleurs, \u00e9crire ailleurs sur la r\u00e9a\u00adlit\u00e9 de leur pays.<\/p>\n<p>Parmi ces \u00e9migr\u00e9s non forc\u00e9s, il faut compter Mikha\u00efl Volokhov, qui du haut de ses quarante ans, s&#8217;est install\u00e9 \u00e0 Paris pour une raison tr\u00e8s simple : il a rencontr\u00e9 \u00e0 Moscou une jeune Fran\u00e7aise. Ils se sont plu, ils se sont \u00e9pous\u00e9s et il vit maintenant ici, ce qui ne l&#8217;emp\u00eache pas de retourner p\u00e9riodiquement au pays.<\/p>\n<p>Sa vocation d&#8217;\u00e9crivain lui est venue relativement tard car, issu d&#8217;une famille de scientifiques, son p\u00e8re professeur de g\u00e9nie m\u00e9canique, sa m\u00e8re pro\u00adfesseur de chimie, il a fait lui-m\u00eame des \u00e9tudes scientifiques qui l&#8217;ont conduit au prestigieux Institut Bauman, sorte d&#8217;\u00c9cole centrale russe. L\u00e0, il a commenc\u00e9 \u00e0 lire de la litt\u00e9rature et de la philosophie jusqu&#8217;\u00e0 abandonner ses \u00e9tudes pour satisfaire sa vocation naissante. Il a alors roul\u00e9 sa bosse, ce qui l&#8217;a amen\u00e9 \u00e0 conna\u00eetre les bas-fonds de la soci\u00e9t\u00e9 russe, lui qui \u00e9tait issu d&#8217;une de ces familles nanties fr\u00e9quentant les personnes proches du pouvoir, et assur\u00e9es de voir leurs m\u00e9rites r\u00e9compens\u00e9s par des appartements confortables, des maga\u00adsins sp\u00e9ciaux, des voitures, des datchas.<\/p>\n<p>Volokhov va, dans la pi\u00e8ce qu&#8217;il a donn\u00e9e en 1992, bousculer avec l&#8217;ardeur de la jeunesse les tabous d&#8217;une soci\u00e9t\u00e9 corset\u00e9e. Sa ferveur iconoclaste s&#8217;en prend \u00e0 trois bastilles \u00e0 la fois : d&#8217;abord celle de la <em>langue, <\/em>car il est le pre\u00admier \u00e0 donner au langage cru qui est celui des gens simples, valeur d&#8217;idiome non seulement litt\u00e9raire mais encore articul\u00e9 en public. Ensuite, celle de <em>l&#8217;homosexualit\u00e9 <\/em>trait\u00e9e \u00e0 deux niveaux : le jeu d&#8217;une part, l&#8217;horreur de l&#8217;autre. La troisi\u00e8me bastille est celle de <em>l&#8217;id\u00e9ologie, <\/em>ou plut\u00f4t des vestiges laiss\u00e9s par l&#8217;id\u00e9ologie dans les esprits. La r\u00e9volution tranquille de la perestro\u00efka s&#8217;est faite en esquivant cette question. On a certes fait un travail de m\u00e9moire en ressor\u00adtant des documents d&#8217;archives qui permettent de mieux mesurer les horreurs de la machine stalinienne. Mais on n&#8217;a pas encore tent\u00e9 d&#8217;aller aux racines du mal. Le marxisme reste tabou : pas question d&#8217;en parler. R\u00e9cemment, la revue <em>Questions de philosophie <\/em>voulait organiser dans ses colonnes un d\u00e9bat sur le marxisme. Les lecteurs indign\u00e9s ont fait si bien que la r\u00e9daction a renonc\u00e9 \u00e0 ce projet.<\/p>\n<p>La pi\u00e8ce dont il sera question, traduite en fran\u00e7ais sous le titre de <em>Cache-cache avec la mort <\/em>a \u00e9t\u00e9 jou\u00e9e en mars 1993 au th\u00e9\u00e2tre de Gennevilliers. Le titre russe, <em>\u0418\u0433\u0440\u0430<\/em> <em>\u0432<\/em> <em>\u0436\u043c\u0443\u0440\u0438\u043a\u0438<\/em><em>, <\/em>est un jeu de mot intraduisible, \u00e0 la fois \u00abjeu de cache-cache\u00bb, et \u00abjeu avec des cadavres\u00bb (sens qu&#8217;a ce mot en argot). La pi\u00e8ce a \u00e9t\u00e9 jou\u00e9e \u00e0 Moscou dans un th\u00e9\u00e2tre d&#8217;essai, et \u00e0 Paris, une repr\u00e9sentation a \u00e9t\u00e9 donn\u00e9e aux Langues&#8217;O en russe (ainsi qu&#8217;au th\u00e9\u00e2tre de Gennevilliers). Deux personnages : Arkadi et F\u00e9lix dans une situation qui rappelle un peu celle des <em>Bonnes <\/em>de Gen\u00eat. Enferm\u00e9s toute une nuit dans le poste de garde d&#8217;un h\u00f4pital, ils vont tuer le temps en bavardant, en se racontant des histoires, sans que nous puissions savoir s&#8217;il s&#8217;agit d&#8217;un d\u00e9roulement lin\u00e9aire, au premier degr\u00e9, ou d&#8217;un happening, d&#8217;un jeu auquel se pr\u00eateraient tous les soirs ces m\u00eames personnages, sous forme de c\u00e9r\u00e9monie. La fin notamment est totalement ambigu\u00eb, ce qui a amen\u00e9 \u00e0 une interpr\u00e9tation tr\u00e8s diff\u00e9rente dans la version fran\u00e7aise et dans la version russe. Comme si pour les Fran\u00e7ais tout ce jeu \u00e9tait s\u00e9rieux tandis que pour les Russes c&#8217;est l&#8217;ambigu\u00eft\u00e9 du jeu th\u00e9\u00e2tral qui triomphe.<\/p>\n<p>F\u00e9lix, l&#8217;intellectuel juif qui m\u00e8ne le jeu, vient de convaincre son compa\u00adgnon de garde Arkadi, un Ukrainien, \u00e0 la fois na\u00eff et roublard, qu&#8217;il est un agent de la CIA et qu&#8217;il a le pouvoir de l&#8217;engager dans les services am\u00e9ricains. L&#8217;autre accepte. Mais F\u00e9lix expose avec un grand s\u00e9rieux qu&#8217;une des conditions imp\u00e9ratives est d&#8217;avoir des relations sexuelles entre eux. Arkadi h\u00e9site mais l&#8217;app\u00e2t du gain (des dollars !) l&#8217;emporte chez lui. F\u00e9lix le prend dans ses bras, Arkadi a un mouvement de recul et lui pose la question d\u00e9cisive : \u00ab Qui es-tu ?\u00bb F\u00e9lix fait alors une r\u00e9ponse peu satisfaisante, il pr\u00e9tend \u00eatre en fait un criminel qui a r\u00e9ussi pour le moment \u00e0 \u00e9chapper \u00e0 l&#8217;arrestation. \u00c0 ce moment, tout un jeu de mort va se d\u00e9rouler dans les derni\u00e8res secondes de la pi\u00e8ce : Arkadi sort un rasoir de sa poche et en menace F\u00e9lix. Celui-ci semble tout \u00e0 coup d\u00e9sireux de la mort ; il invite son compagnon \u00e0 le tuer, pas ici car le meurtrier serait tout de suite d\u00e9couvert, mais dans la rue, ni vu, ni connu. \u00c0 ce moment-l\u00e0, interrup\u00adtion : le t\u00e9l\u00e9phone sonne. Arkadi prend le combin\u00e9 et pose le rasoir. La r\u00e9alit\u00e9 fait irruption: on a besoin de deux brancardiers pour transporter un mort de sa chambre \u00e0 la morgue. Entretemps, F\u00e9lix s&#8217;est empar\u00e9 du rasoir par terre et le noir se fait sur la sc\u00e8ne laissant les personnages \u00e0 leur destin.<\/p>\n<p>Je cite un court passage (de la traduction fran\u00e7aise tr\u00e8s r\u00e9ussie)<\/p>\n<p>F\u00e9lix\u00a0\u00a0 :\u00a0\u00a0 Dis quand m\u00eame, une question encore, tu baiserais avec un mec ? Arkadi :\u00a0\u00a0 P\u00e9d\u00e9, \u00e7a veut dire ? F\u00e9lix\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 :\u00a0\u00a0 C&#8217;est \u00e7a, p\u00e9d\u00e9<\/p>\n<p>Arkadi\u00a0\u00a0 :\u00a0\u00a0 J&#8217;sais pas, j&#8217;ai jamais essay\u00e9. Pasqu&#8217;i faut \u00e7a aussi ?<\/p>\n<p>F\u00e9lix\u00a0\u00a0 :\u00a0\u00a0 Ben enfin ! C&#8217;est les rudiments ! Un agent secret doit savoir tout faire. Surtout s&#8217;il est Am\u00e9ricain2 !<\/p>\n<p>(Suit alors tout un passage o\u00f9 F\u00e9lix explique avec forces d\u00e9tails comment cela va se passer, avec collants et vaseline, etc.)<\/p>\n<p>En fait, l&#8217;homosexualit\u00e9 est pr\u00e9sent\u00e9e ici comme l&#8217;\u00e9preuve initiatique du bon espion. On voit se m\u00ealer l&#8217;espionnite et l&#8217;antiarn\u00e9ricanisme pour aboutir \u00e0 ce jeu que la morale commune r\u00e9prouve.<\/p>\n<p>La conqu\u00eate du corps a \u00e9t\u00e9 une des premi\u00e8res nouveaut\u00e9s que la peres\u00adtro\u00efka ait apport\u00e9es au th\u00e9\u00e2tre. La nudit\u00e9 et le raffinement pervers sont \u00e0 l&#8217;hon\u00adneur. Il y a trois ans l&#8217;on a jou\u00e9 \u00e0 Moscou <em>les Bonnes, <\/em>les r\u00f4les des deux femmes \u00e9tant tenus par deux travestis pratiquement nus.<\/p>\n<p>Mais Volokhov rappelle qu&#8217;\u00e0 c\u00f4t\u00e9 de ces jeux sans fronti\u00e8res, il y a aussi des aspects sordides de la vie russe o\u00f9 ce type de rapport existait sans que l&#8217;on en parle. F\u00e9lix d\u00e9crit la violence r\u00e9elle :<\/p>\n<p>Tu vois par exemple, il n&#8217;y a pas un savant qui ne sache pas, scientifiquement, qu&#8217;\u00e0 tout moment on peut le prendre par le cul et le jeter au trou ! Instantan\u00e9men t ! \u00c7a c&#8217;est de la science ! Ensuite au trou il tombe aux mains des droit-communs qui te le jugent scientifiquement et te lui enfilent scientifiquement une paire de collants en nylon avec un trou au cul et te le baisent et te le rebaisent contre un mur, tous jusqu&#8217;au dernier ! et jusqu&#8217;\u00e0 la garde ! \u00c7a aussi, c&#8217;est de la science ! Et puis apr\u00e8s ils finissent le boulot comme ils l&#8217;ont commenc\u00e9, en beaut\u00e9, scientifiquement. Un lacet autour du cou, hop ! Et apr\u00e8s on ne peut plus se venger. C&#8217;est pour \u00e7a que scientifiquement, vaut mieux se venger avant. Moi par exemple, tu vois, tous les jours je me demande pourquoi je suis pas encore au trou \u00e0 me faire enculer comme les autres. Ou pourquoi qu&#8217;on m&#8217;a pas encore pris pour un trafiquant juif, avec rasoir et tout.<\/p>\n<p>La Russie, c&#8217;est le jeu, la Russie c&#8217;est aussi le viol, la violence.<\/p>\n<p>Une des \u00e9nigmes essentielles de la pi\u00e8ce est celle de la personnalit\u00e9 de F\u00e9lix. \u00ab Qui es-tu ?\u00bb Son pr\u00e9nom est celui du c\u00e9l\u00e8bre cr\u00e9ateur de la Tch\u00e9ka, F\u00e9lix Dzerjinski, le glaive de la r\u00e9volution. F\u00e9lix se pr\u00e9sentera comme com\u00admandant du KGB, puis expliquera que ce n&#8217;est pas lui mais son p\u00e8re, lui est \u00e9crivain et po\u00e8te, grand consommateur de femmes, mais aussi homosexuel par devoir, ou par go\u00fbt, \u00e0 moins qu&#8217;il ne soit un simple criminel. Qui est-il ? Est-il le diable qui prend toutes les formes et qui tente le pauvre Arkadi, un prol\u00e9\u00adtaire qui veut simplement survivre ? Ou bien le po\u00e8te, l&#8217;\u00e9crivain, celui qui peut tout faire advenir par son imagination ?<\/p>\n<p>Mikha\u00efl Volokhov, <em>Cache-cache avec la mort, <\/em>texte fran\u00e7ais de Bernard Pautrat d&#8217;apr\u00e8s la tra\u00adduction de Lily Denis, pp. 81-82).<\/p>\n<p>La d\u00e9valorisation des mots li\u00e9s \u00e0 l&#8217;id\u00e9ologie se produit dans le passage o\u00f9 F\u00e9lix, qui se pr\u00e9tend maintenant commandant du KGB, administre une sorte de test \u00e0 Arkadi. Nous savons qu&#8217;il lui aurait demand\u00e9 auparavant (on ne sait comment) de tuer un jeune homme dans l&#8217;entr\u00e9e d&#8217;un immeuble, ce jeune homme \u00e9tant par ailleurs un juif.<\/p>\n<p>F\u00e9lix s&#8217;enflamme : Quel est le but du communisme ? Le but du communisme est \u2014 premi\u00e8rement: de mettre \u00e0 l&#8217;\u00e9preuve cet innocent d\u00e9sir de tuer son prochain; \u2014<\/p>\n<p>deuxi\u00e8mement : de prendre son pied au moment o\u00f9 l&#8217;on tue ; \u2014 troisi\u00e8mement : de<\/p>\n<p>se laver le cul dans les larmes am\u00e8res du remords et du repentir; \u2014 quatri\u00e8mement<\/p>\n<p>enfin, de comprendre alors clairement et distinctement le but et le sens de son propre destin de communiste&#8230;<\/p>\n<p>Arkadi : En travaillant, cinqui\u00e8mement, pour le KGB.<\/p>\n<p>F\u00e9lix : Exact. Et sixi\u00e8mement, y a plus personne pour te baiser.\u00bb<\/p>\n<p>On aura reconnu dans le d\u00e9but le style didactique du camarade Staline : le reste est une parodie, mais am\u00e8re, et qui d\u00e9mystifie les grands noms dont se glorifiait le communisme. On en a un exemple avec l&#8217;utilisation du nom des coryph\u00e9es du communisme, dont l&#8217;hommage qui leur est apport\u00e9 est si appuy\u00e9 qu&#8217;il d\u00e9range, surtout que ce sont des sonorit\u00e9s vides qui servent uni\u00adquement de justification \u00e0 des instincts de criminels.<\/p>\n<p>Arkadi : Bon alors, tu me prends, hein ? Putain, tu le regretteras pas ! J&#8217;ai une chi\u00e9e de qualit\u00e9s ! Surtout qu&#8217;en plus, maintenant, je me suis mis \u00e0 piger le communisme scientifique, mais alors, putain, \u00e0 fond ! Marx, putain ! L\u00e9nine, putain ! non seulement, je les aime, putain! je les respecte !<\/p>\n<p>F\u00e9lix\u00a0 : Engels, putain ! Pourquoi t&#8217;oublies Engels? Hein ? Communiste !<\/p>\n<p>Arkadi : Oublier Engels ? Mais je ne l&#8217;oublie pas, Engels ! Pas du tout ! Seulement eux, ils avaient leur con-munisme \u00e0 eux et nous&#8230;<\/p>\n<p>F\u00e9lix\u00a0\u00a0 :\u00a0\u00a0 Qu&#8217;est-ce que t&#8217;as dit ?<\/p>\n<p>Arkad\u00a0\u00a0 :\u00a0 Le communisme scientifique, putain ! Et nous on a le n\u00f4tre. On a rien \u00e0 foutre avec eux ! C&#8217;est \u00e7a que j&#8217;ai compris, non ? Ma mission op\u00e9ration\u00adnelle?<\/p>\n<p>F\u00e9lix : Dis donc, que Karl Marx, qu&#8217;est l&#8217;inventeur du communisme scientifique, c&#8217;ait \u00e9t\u00e9 un juif, toi, comment t&#8217;expliques la contradiction, encul\u00e9?<\/p>\n<p>Arkadi :\u00a0 Je l&#8217;explique par la dialectique ! Et par le mat\u00e9rialisme !<\/p>\n<p>F\u00e9lix\u00a0:\u00a0\u00a0 C&#8217;est qu&#8217;il raisonne scientifiquement, le fumier ! \u00bb<\/p>\n<p>\u0426\u0435\u043b\u044c \u043a\u043e\u043c\u043c\u0443\u043d\u0438\u0437\u043c\u0430 <em>\u0430) \u2014 <\/em>\u0438\u0441\u043f\u044b\u0442\u044b\u0432\u0430\u0442\u044c \u043f\u0440\u043e\u0441\u0442\u043e\u0434\u0443\u0448\u043d\u043e\u0435 \u0436\u0435\u043b\u0430\u043d\u0438\u0435 \u0443\u0431\u0438\u0442\u044c \u0431\u043b\u0438\u0436\u043d\u0435\u0433\u043e ; \u0431) \u043a\u043e\u0433\u0434\u0430 \u0443\u0431\u0438\u0432\u0430\u0435\u0448\u044c \u2014 \u0438\u0441\u043f\u044b\u0442\u044b\u0432\u0430\u0442\u044c \u043f\u0440\u0438\u044f\u0442\u0441\u0432\u0435\u043d\u043d\u0435\u0439\u0448\u0438\u0439 \u0432\u043e\u0441\u0442\u043e\u0440\u0433, \u043a\u0430\u0439\u0444 ; <em>\u0446) \u2014 <\/em>\u043f\u043e\u0434\u043c\u044b\u0442\u044c\u0441\u044f \u043e\u0447\u0438\u0441\u0442\u0438\u0442\u0435\u043b\u044c\u043d\u044b\u043c\u0438, \u0440\u0430\u0441\u043a\u0430\u044f\u0442\u0435\u043b\u044c\u043d\u044b\u043c\u0438 \u0441\u043b\u0435\u0437\u0438\u043d\u043a\u0430\u043c\u0438 ; \u0430 \u043e\u043f\u043e\u0441\u043b\u044f ; <em>\u0434) \u2014 <\/em>\u044d\u0442\u043e \u0447\u0435\u0442\u043a\u043e \u0438 \u044f\u0441\u043d\u043e \u043f\u043e\u0441\u0442\u0438\u0447\u044c \u0446\u0435\u043b\u044c \u0438 \u0441\u043c\u044b\u0441\u043b \u0441\u0443\u0434\u044c\u0431\u044b \u0441\u0432\u043e\u0435\u0439 \u043a\u0430\u043c-\u043d\u0435\u0441\u0442\u0438\u0447\u0435\u0441\u043a\u043e\u0439.<\/p>\n<p>\u0420\u0430\u0431\u043e\u0442\u0430\u044f \u0432 \u041a\u0413\u0411 \u043b\u0443\u0447\u0448\u0435. \u2014 <em>\u0435)<\/em><\/p>\n<p>\u0422\u0443\u0434\u0430 \u043f\u043e\u0434\u043c\u0435\u0447\u0430\u0435\u0448\u044c \u2014 \u0442\u0443\u0434\u0430, \u0410\u0440\u043a\u0430\u0448\u043a\u0430. \u2014 <em>\u0435) <\/em>\u0415\u0431\u0430\u0442\u044c \u0442\u0435\u0431\u044f \u043d\u0435\u043a\u043e\u043c\u0443 <em>(\u043e\u0440. \u0435\u0439., <\/em>\u0440. 51; \u0440. 33).<\/p>\n<p>\u041d\u0443 \u0442\u0430\u043a \u0437\u043d\u0430\u0447\u0438\u0442 \u0442\u044b \u0431\u0435\u0440\u0435\u0448\u044c \u043c\u0435\u043d\u044f \u043a \u0441\u0435\u0431\u0435, \u042d\u0434\u043c\u0443\u043d\u0434\u043e\u0432\u0438\u0447 ? \u0411\u0435\u0440\u0438 \u2014 \u043d\u0435 \u043f\u043e\u0436\u0430\u043b\u0435\u0435\u0448\u044c \u2014 \u043d\u0435 \u0441\u0443\u043c\u043b\u0435\u0432\u0430\u0439\u0441\u044f \u0432 \u043c\u043e\u0438\u0445 \u0434\u0443\u0448\u0435\u0432\u043d\u043e\u0440\u0430\u0437\u0434\u0438\u0440\u0430\u044e\u0449\u0438\u0445 \u043a\u0430\u0447\u0435\u0441\u0442\u0432\u0430\u0445. \u042f \u0442\u0430\u043a\u043e\u0439 \u0441\u0435\u0439\u0447\u0430\u0441, \u043f\u0430\u0434\u043b\u0430-\u0441\u0443\u043a\u0430, \u043d\u0430\u0443\u0447\u043d\u044b\u0439 \u043a\u043e\u043c\u043c\u0443\u043d\u0438\u0437\u043c \u043e\u0445\u0443\u0438\u0442\u0435\u043b\u044c-\u043d\u044b\u0439 \u0432 \u0434\u0443\u0448\u0435 \u043e\u0449\u0443\u0449\u0438\u0442\u0435\u043b\u044c\u043d\u043e \u043f\u043e\u0441\u0442\u0438\u0433\u0430\u044e. \u0422\u044b \u043f\u0440\u043e\u0441\u0442\u043e \u043d\u0435 \u0445\u0443\u044f \u043d\u0435 \u043f\u0440\u0435\u0434\u00ad\u0441\u0442\u0430\u0432\u043b\u044f\u0435\u0448\u044c, \u043a\u0430\u043a \u044f \u0441\u0435\u0439\u0447\u0430\u0441 \u041a\u0430\u0440\u043b\u0430 \u041c\u0430\u0440\u043a\u0441\u0430 \u0438 \u041b\u0435\u043d\u0438\u043d\u0430 \u043b\u044e\u0431\u043b\u044e, \u0431\u043b\u044f\u0442\u044c, \u0446\u0435\u043d\u044e, \u0441\u0443\u043a\u0430 \u0438 \u0443\u0432\u0430\u0436\u0430\u044e, \u043d\u0430 \u0445\u0443\u0439.<\/p>\n<p>\u00c0 quoi correspond le registre d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment grossier des deux person\u00adnages, assorti de toute une s\u00e9rie d&#8217;interjections scatologiques. Ici, on touche \u00e0 l&#8217;aspect essentiel de cette pi\u00e8ce qui est la lib\u00e9ration du langage parl\u00e9, ce lan\u00adgage qui est celui des malfrats, mais pas uniquement, c&#8217;est celui des hommes du peuple en g\u00e9n\u00e9ral, dans les casernes, dans les bistrots, \u00e0 l&#8217;usine, \u00e0 la cam\u00adpagne. Ce vocabulaire est en russe d&#8217;une grande richesse, essentiellement fond\u00e9 sur les attributs sexuels de l&#8217;homme et de la femme. C&#8217;est un langage qui remonte aux sources archa\u00efques, avec claire d\u00e9limitation des sexes, le lan\u00adgage des hommes, tabou en pr\u00e9sence des femmes. D&#8217;o\u00f9 le scandale d&#8217;une mise \u00e0 nu de ce langage devant un public normalement compos\u00e9 d&#8217;hommes et de femmes. J&#8217;ai vu des dames distingu\u00e9es de l&#8217;\u00e9migration russe quitter avec indi\u00adgnation le spectacle au bout de cinq minutes&#8230;<\/p>\n<p>En donnant \u00e0 ce langage le statut de langue litt\u00e9raire, de langue th\u00e9\u00e2\u00adtrale, Volokhov viole donc le tabou de la confidentialit\u00e9 et de la s\u00e9paration des sexes. Il atteste d&#8217;une sorte d&#8217;homosexualit\u00e9 du langage, qui se remarque dans les m\u0153urs russes actuelles, o\u00f9 la limite linguistique entre les sexes se fait plus floue.<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, le public d&#8217;intellectuels qui voit le spectacle a tendance \u00e0 \u00eatre choqu\u00e9. Quant aux hommes du peuple, s&#8217;ils voyaient ce spectacle, ils seraient proprement indign\u00e9s de voir leur intimit\u00e9 expos\u00e9e ainsi en public.<\/p>\n<p>Disons deux mots de la traduction en fran\u00e7ais.<\/p>\n<p>Faite par Lily Denis, \u00e9minente traductrice de russe, et revue par Fr\u00e9d\u00e9ric Pautrat, sp\u00e9cialiste de la langue verte, elle donne en fran\u00e7ais un \u00e9quivalent de la grossi\u00e8ret\u00e9 de cette langue, mais alors qu&#8217;en russe les r\u00e9f\u00e9rents sont sexuels, en fran\u00e7ais ils sont plut\u00f4t d&#8217;ordre scatologique. Il y a une violence dans le juron russe qui est un viol verbal de la f\u00e9minit\u00e9, mais qui en m\u00eame temps n&#8217;est pas d\u00e9pourvu de tendresse.<\/p>\n<p>Car c&#8217;est cela qui est au centre de la r\u00e9v\u00e9lation de Volokhov : mettre \u00e0 jour ce qui est normalement de l&#8217;ordre de l&#8217;intime, du confidentiel, de ces zones chaudes de l&#8217;\u00eatre toutes proches de l&#8217;embryon indiff\u00e9renci\u00e9. Que ce soit pour la langue ou pour l&#8217;id\u00e9ologie. Le principe du brejni\u00e9visme \u00e9tait l&#8217;hypocri\u00adsie partag\u00e9e. On pouvait tout faire et tout dire \u00e0 condition de rester dans le cadre de l&#8217;intime et de l&#8217;oral. Les dissidents \u00e9taient ceux qui <em>couchaient sur le papier <\/em>et faisaient publier leurs doutes, leurs critiques, leurs d\u00e9saccords pour les faire conna\u00eetre d&#8217;abord \u00e0 d&#8217;autres Russes, ce qui \u00e9tait un moindre mal, mais surtout \u00e0 l&#8217;\u00e9tranger, le grand \u00e9pouvantail qui assurait par contraste l&#8217;unit\u00e9 du pays.<\/p>\n<p>\u0424\u0435\u043b\u0438\u043a\u0441\u00a0\u00a0\u00a0 :\u00a0\u00a0\u00a0 \u0410 \u042d\u043d\u0433\u0435\u043b\u044c\u0441\u0430 \u0447\u0435\u0433\u043e \u0442\u044b, \u0431\u043b\u044f\u0442\u044c, \u0437\u0430\u0431\u044b\u043b ? \u041a\u043e\u043c\u043c\u0443\u043d\u0438\u0441\u0442.<\/p>\n<p>\u0410\u0440\u043a\u0430\u0434\u0438\u0439 : \u0414\u0430 \u043d\u0435 \u0445\u0443\u044f \u044f \u042d\u043d\u0433\u0435\u043b\u044c\u0441\u0430 \u043d\u0435 \u0437\u0430\u0431\u044b\u043b, \u042d\u0434\u043c\u0443\u043d\u0434\u043e\u0432\u0438\u0447. \u041d\u0443 \u0443 \u043d\u0438\u0445 \u0431\u044b\u043b \u0441\u0432\u043e\u0439 \u043a\u043e\u043c\u043c\u0443-\u0434\u0438\u0437\u043c&#8230;<\/p>\n<p>\u0424\u0435\u043b\u0438\u043a\u0441 <em>(\u043f\u0440\u0435\u0440\u044b\u0432\u0430\u0435\u0442). <\/em>\u0427\u0442\u043e ?<\/p>\n<p>\u0410\u0440\u043a\u0430\u0434\u0438\u0439 : \u041a\u043e\u043c\u043c\u0443\u043d\u0438\u0437\u043c \u043d\u0430\u0443\u0447\u043d\u044b\u0439. \u0423 \u043d\u0430\u0441, \u0431\u043b\u044f\u0442\u044c, \u0441\u0432\u043e\u0439. \u0427\u0435\u0433\u043e \u043d\u0430\u043c \u0441 \u0438\u043c\u0438 \u0434\u0435\u043b\u0438\u0442\u044c ? \u042f \u043f\u0440\u0430\u00ad\u0432\u0438\u043b\u044c\u043d\u043e \u043f\u043e\u043d\u0438\u043c\u0430\u044e \u043e\u043f\u0435\u0440\u0430\u0442\u0438\u0432\u043d\u0443\u044e \u0437\u0430\u0434\u0430\u0447\u0443 ?<\/p>\n<p>\u0424\u0435\u043b\u0438\u043a\u0441\u00a0\u00a0\u00a0 : \u041d\u0443 \u0430 \u0442\u043e, \u0447\u0442\u043e \u041a\u0430\u0440\u043b \u041c\u0430\u0440\u043a\u0441 \u2014 \u043e\u0441\u043d\u043e\u0432\u043e\u043f\u043e\u043b\u043e\u0436\u043d\u0438\u043a \u043d\u0430\u0443\u0447\u043d\u043e\u0433\u043e \u043a\u043e\u043c\u043c\u0443\u0434\u0438\u0437\u043c\u0430 \u2014 \u0431\u044b\u043b \u0435\u0432\u0440\u0435\u0435\u043c \u2014 \u043a\u0430\u043a \u0442\u044b \u0442\u0430\u043a\u043e\u0435 \u043f\u0440\u043e\u0442\u0438\u0432\u043e\u0440\u0435\u0447\u0438\u0435 \u043e\u0431\u044a\u044f\u0441\u043d\u044f\u0435\u0448\u044c, \u0435\u0431\u0435\u043d\u0430\u0442\u044c ?<\/p>\n<p>\u0410\u0440\u043a\u0430\u0434\u0438\u0439 :\u00a0\u00a0\u00a0\u041d\u0443 \u2014 \u0434\u0438\u0430\u043b\u0435\u043a\u0442\u0438\u0447\u0435\u0441\u043a\u0438, \u0424\u0435\u043b\u0438\u043a\u0441 \u2014 \u0434\u0438\u0430\u043b\u0435\u043a\u0442\u0438\u0447\u0435\u0441\u043a\u0438 \u0438 \u043c\u0430\u0442\u044c\u0435\u0440\u0438\u0430\u043b\u0438\u0441\u0442\u0438\u0447\u0435\u0441\u043a\u0438.<\/p>\n<p>\u0424\u0435\u043b\u0438\u043a\u0441\u00a0\u00a0 \u00a0:\u00a0\u00a0\u00a0 \u0411\u043b\u044f\u0442\u044c \u2014 \u043d\u0430\u0443\u0447\u043d\u043e\u0435 \u043c\u044b\u0448\u043b\u0435\u043d\u0438\u0435, \u0441\u0443\u043a\u0430 <em>(\u0430\u0440. \u0441\u04331., <\/em>\u0440\u0440. 53-54; \u0440. 35).<\/p>\n<p>Ce n&#8217;est donc pas un hasard si c&#8217;est <em>\u00e0 partir de l&#8217;\u00e9tranger <\/em>que Volokhov peut porter un regard d\u00e9capant sur des \u00e9chantillons de compatriotes et qu&#8217;\u00e0 travers son drame enti\u00e8rement fond\u00e9 sur le langage (en effet, il ne se passe rien d&#8217;autre qu&#8217;une s\u00e9rie de r\u00e9cits ou de dialogues orient\u00e9s) il \u00e9prouve la valeur, la r\u00e9alit\u00e9 de l&#8217;homme russe.<\/p>\n<p>Premier paradoxe : ses personnages sont l&#8217;un juif, l&#8217;autre ukrainien. Aucun des deux n&#8217;est ethniquement russe. Et pourtant, ils constituent le socle de la population de Russie. La coexistence d&#8217;ethnies diff\u00e9rentes mais compl\u00e8\u00adtement imbriqu\u00e9es est un des aspects intrins\u00e8ques de la Russie. C&#8217;est la langue russe populaire qui les unit dans un dialogue qui est aussi un duel. Malgr\u00e9 les apprences rien ne laisse penser qu&#8217;une d\u00e9chirure \u00e0 la yougoslave puisse se produire dans ce tissu humain.<\/p>\n<p>Deuxi\u00e8me paradoxe : C&#8217;est un peuple compl\u00e8tement d\u00e9sid\u00e9ologis\u00e9 qui nous est pr\u00e9sent\u00e9 l\u00e0. Qu&#8217;est-ce qui faisait l&#8217;unit\u00e9 de la population sous un r\u00e9gime communiste caract\u00e9ris\u00e9 par sa volont\u00e9 d&#8217;explication totale de la soci\u00e9t\u00e9 et de l&#8217;univers ? Les id\u00e9aux semblent avoir compl\u00e8tement disparu au profit de la soif de vivre confortablement. Reste le ciment que produit la confrontation \u00e0 l&#8217;\u00e9tranger : <em>\u00ab <\/em>Les Ricains \u00bb, <em>\u00ab <\/em>La Russie en t\u00eate \u00bb et l&#8217;orgueil national. C&#8217;est la Russie des juifs et des Ukrainiens qui sera en t\u00eate.<\/p>\n<p>Troisi\u00e8me paradoxe: II y a une \u00e9volution curieuse, depuis les affirma\u00adtions viriles de prouesses sexuelles, ou le r\u00e9cit du viol d&#8217;une petite fille sur la route, jusqu&#8217;\u00e0 la fin o\u00f9 F\u00e9lix semble r\u00e9v\u00e9ler son homosexualit\u00e9 et son d\u00e9sarroi et veut entra\u00eener Arkadi dans son sillage.<\/p>\n<p>Tout ce qu&#8217;on peut dire c&#8217;est que, dans le th\u00e9\u00e2tre russe de la perestro\u00efka, la lib\u00e9ration s&#8217;est traduite par l&#8217;affirmation du corps qui se dit et se montre, et par celle des rapports entre les deux sexes. Donc lib\u00e9ration sexuelle, encore que comme nous l&#8217;avons dit, le jeu et la r\u00e9alit\u00e9 ne se recoupent pas.<\/p>\n<p>Quatri\u00e8me paradoxe : La Russie a-t-elle d&#8217;autres personnages \u00e0 offrir que ce duo d&#8217;\u00eatres m\u00e9diocres, affabulateurs, assassins \u00e0 leur heure ? De m\u00eame que les h\u00e9ros des <em>\u00c2mes mortes <\/em>sont tous des personnages grotesques, qui n&#8217;attirent pas la sympathie, car aucun n&#8217;a de traits positifs \u00e0 son actif, de m\u00eame l&#8217;image de la Russie vue \u00e0 travers la lorgnette de Volokhov est d\u00e9solante et m\u00eame terrifiante.<\/p>\n<p>Cinqui\u00e8me paradoxe, qui n&#8217;a \u00e9t\u00e9 rendu que dans la version sc\u00e9nique russe : c&#8217;est le flux de tendresse qui semble se d\u00e9gager de ces deux person\u00adnages l&#8217;un pour l&#8217;autre, si bien qu&#8217;on a l&#8217;impression qu&#8217;ils se jouent \u00e0 eux-m\u00eames une com\u00e9die sado-masochiste. (Dans la mise en sc\u00e8ne fran\u00e7aise en revanche, l&#8217;hostilit\u00e9 est f\u00e9roce).<\/p>\n<p>Quelle conclusion tirer de ce coup de poing dramatique ?<\/p>\n<p>Alexandre Zinoviev, cet \u00e9migr\u00e9 c\u00e9l\u00e8bre (mais pour des raisons id\u00e9olo\u00adgiques), a popularis\u00e9 le terme <em>d&#8217;homo sovieticus <\/em>pour d\u00e9crire un type d&#8217;homme aux r\u00e9actions st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9es qui s&#8217;est d\u00e9velopp\u00e9 en Russie \u00e0 l&#8217;\u00e9poque brejni\u00e9-vienne. Mais ses personnages sont des intellectuels, des projections de lui-m\u00eame alors qu&#8217;il travaillait comme chercheur \u00e0 l&#8217;Acad\u00e9mie des sciences.<\/p>\n<p>Ici, Volokhov essaie d&#8217;aller plus au fond et de montrer les ravages effec\u00adtu\u00e9s dans l&#8217;esprit des gens du peuple par le r\u00e9gime sovi\u00e9tique. Arkadi est manifestement un homme du peuple : il a \u00e9t\u00e9 chauffeur de camions, il est cos taud et c&#8217;est le plus d\u00e9brouillard des deux. F\u00e9lix, lui, est un \u00eatre ambigu, une sorte d&#8217;intellectuel d\u00e9class\u00e9 qui effectue des petits boulots.<\/p>\n<p>Quels sont les traits principaux de ces personnages typiques, dont l&#8217;auteur nous fait comprendre tacitement que c&#8217;est avec eux que va se r\u00e9aliser la perestro\u00efka et tout le processus de la construction d&#8217;un ordre social nouveau ? Ce qui domine, c&#8217;est sans doute l&#8217;app\u00e2t du gain. Arkadi est capable de renier p\u00e8re et m\u00e8re, de se faire agent de la CIA apr\u00e8s avoir postul\u00e9 au KGB, rien que pour gagner plus, obtenir un appartement et mieux subvenir aux besoins des siens. Pour F\u00e9lix, les motivations sont plus complexes. Nous com\u00adprenons qu&#8217;il a vraiment \u00e9t\u00e9 agent du KGB, qu&#8217;il a \u00e9t\u00e9 contraint de liquider toute une famille d&#8217;opposants \u00e0 l&#8217;\u00e9tranger, y compris la jeune fille qu&#8217;il aimait, et que maintenant, il se d\u00e9go\u00fbte lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>Il y a un trait qui est peut-\u00eatre plus russe que sovi\u00e9tique, c&#8217;est le go\u00fbt du jeu. D&#8217;abord au sens propre : gr\u00e2ce \u00e0 une partie de cartes o\u00f9 F\u00e9lix r\u00e9ussit \u00e0 r\u00e9cup\u00e9rer 500 roubles \u00e0 son partenaire. Et puis il y a cet esprit de jeu plus g\u00e9n\u00e9ral, plus th\u00e9\u00e2tral dirais-je, qu&#8217;est l&#8217;ensemble de la pi\u00e8ce avec sa succession d&#8217;improvisations o\u00f9 chacun surench\u00e9rit sur l&#8217;autre en imagination.<\/p>\n<p>Et si l&#8217;on applique cela \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 pr\u00e9sente, on peut esquisser un paral\u00adl\u00e8le avec l&#8217;app\u00e2t du gain universel dont t\u00e9moignent les innombrables \u00ab sp\u00e9cu\u00adlateurs\u00bb et \u00abmilliardaires russes\u00bb. Il y en aurait plus de deux millions, ce qui suffit \u00e0 expliquer le grand nombre de Mercedes vendues en Russie. Quant \u00e0 l&#8217;esprit de jeu, je le verrais volontiers dans cette mani\u00e8re toute russe de se lan\u00adcer \u00e0 l&#8217;aveuglette dans des exp\u00e9riences dont on ne ma\u00eetrise pas les cons\u00e9\u00adquences : L\u00e9nine jouant avec le marxisme pour cr\u00e9er son communisme de guerre, Gorbatchev et Eltsine jouant avec les r\u00e8gles du march\u00e9 pour \u00e9difier un syst\u00e8me politique et social qui finit par \u00e9chapper \u00e0 leur contr\u00f4le.<\/p>\n<p>Et comme je le disais plus haut, c&#8217;est avec un Arkadi, filou, amoral et m\u00eame peut-\u00eatre criminel ou un F\u00e9lix, ancien du KGB, dou\u00e9, sensible et instable, que se constitue la nouvelle soci\u00e9t\u00e9. Il y a de quoi vous donner froid dans le dos.<\/p>\n<p>Ce constat pourrait appara\u00eetre d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 si n&#8217;\u00e9manait de la pi\u00e8ce une \u00e9nergie vitale, un app\u00e9tit de vie et de tendresse humaine, qui laisse \u00e0 penser que cette Russie en miniature que nous propose Volokhov a plus d&#8217;un tour dans son sac, ne meurt pas vraiment chaque fois que le rideau tombe et, tel le ph\u00e9nix, renait sans cesse de ses cendres. Lucidit\u00e9 extr\u00eame vis-\u00e0-vis de la Russie mais en m\u00eame temps foi profonde en sa force vitale, telle est l&#8217;impres\u00adsion qui se d\u00e9gage de l&#8217;\u0153uvre de cet auteur russe qui a choisi Paris pour y ins\u00adtaller son \u00e9critoire.<\/p>\n<p><strong>***<\/strong><\/p>\n<h1>Th\u00e9\u00e2tre<\/h1>\n<h2><strong>Le Russe Volokhov s\u2019\u00e9prend de St-Amand<\/strong><\/h2>\n<p><strong>Apr\u00e8s Moscou, Paris et l&#8217;Allemagne, la Carrosserie Mesnier met en sc\u00e8ne la pi\u00e8ce d&#8217;un dramaturge et ex-dissident russe. Mikha\u00efl Volokhov assiste depuis trois soir\u00e9es \u00e0 \u00abcache-cache avec la mort\u00bb, enthousiasm\u00e9 par les r\u00e9actions des Saint-Amandois.<\/strong><\/p>\n<table cellspacing=\"0\" cellpadding=\"0\">\n<tbody>\n<tr>\n<td valign=\"top\"><span style=\"font-size: 13px; line-height: 19px;\">La Carrosserie Mesnier \u00e9tait le th\u00e9\u00e2tre, vendredi soir, d&#8217;un huis clos public. On peut assister \u00e0 la derni\u00e8re de Cache-cache avec la mort, du dramaturge russe Mikha\u00efl Volokhov, ce soir \u00e0 21 heures. Deux personnages pour le moins oppos\u00e9s se rencon\u00adtrent dans une salle sordide &#8212; mise en sc\u00e8ne par Gerald Casteras -, d&#8217;un h\u00f4pital r\u00e9serv\u00e9 aux membres du KGB.<\/span><\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<p>F\u00e9lix, dont Laurent Barret tient le r\u00f4le, est un pompier de service, \u00e9crivain incendiaire de mots. Ha\u00adbit\u00e9 par des pulsions suicidaires, l&#8217;homme ne d\u00e9sire qu&#8217;avilir son interlocuteur pour mieux le sou\u00admettre. Celui-ci, Arkadi, un moujik ukrainien, taxi de jour, et portier de nuit, camp\u00e9 par Gilles Fourdachon, fait preuve d&#8217;une na\u00efvet\u00e9 nourrie par des convictions st\u00e9r\u00e9o\u00adtyp\u00e9es.<\/p>\n<p>F\u00e9lix entend se faire liquider par son interlocuteur pour lui prouver combien la nature humaine et vile. Pour cela, il tend \u00e0 retourner l&#8217;en\u00adsemble des arguments que lui soumet le portier Arkadi. L&#8217;\u00e9crivain juif se fait l&#8217;avocat du diable, l&#8217;arti\u00adsan du d\u00e9sordre dans un monde sovi\u00e9tique, nous sommes en 1987, marqu\u00e9 par les ravages de Tcher\u00adnobyl, les blessures de la guerre d&#8217;Afghanistan et le chaos \u00e9cono\u00admique.<\/p>\n<p>H\u00f4pital du KGB<\/p>\n<p>Arkadi, qui jusqu&#8217;\u00e0 cette \u00e9po\u00adque, est convaincu d&#8217;un certain nombre de valeu\u00ab sous-tendues par sa haine des juife, des homo\u00adsexuels et des intetectuels, est progressivement amen\u00e9 \u00e0 r\u00e9viser son jugement&#8230; jusqu&#8217;\u00e0 ne plus en avoir du tout. Lui qui fustige le capitalisme c\u00e8de au mirage du dollar. Communiste convaincu, il entre au KGB pour l&#8217;abandonner aussit\u00f4t au profit de la CIA.<\/p>\n<p>F\u00e9lix ne l\u00e2che plus prise. Son interlocuteur se dit d\u00e9mocrate. Argumente, lui demande-t-il. L&#8217;homme se perd alors dans des explications qui ne manquent pas d&#8217;humour. \u00abLe capitalisme c&#8217;est le communisme sans p\u00e9riode transitoire, sans le socialisme\u00bb. L&#8217;homme y perd son latin et le public ne peut que rire de lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>Car loin d&#8217;\u00eatre une pi\u00e8ce \u00e0 th\u00e8me, Cache-cache avec la mort illustre, d&#8217;une fa\u00e7on d\u00e9lirante, cet esprit russe qui balance entre l&#8217;exaltation et la d\u00e9prime, le rire et le sordide, la grandeur d&#8217;\u00e2me et la petitesse des faux sentiments.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Moscou &#8212; Saint-Amand<\/p>\n<p>Cette pi\u00e8ce tend aussi vers un but mystique, \u00e0 l&#8217;instar des \u0153uvres classiques russes inspir\u00e9es par Dosto\u00efevski. \u00abLe dialogue entre les deux personnages fait le constat de notre descente en enfer. Tel Job dans la Bible qui, sur son tas de fumier, prend conscience, au plus fort de son d\u00e9sespoir, qu&#8217;un sursaut vers le salut est d\u00e9sormais possible\u00bb.<\/p>\n<p>Barbe de pope et cheveux en broussaille, Mikha\u00efl Volokhov s&#8217;en\u00adflamme. Cet ancien dissident, ar\u00adriv\u00e9 \u00e0 Paris en 1987, conna\u00eet tou\u00adtes les difficult\u00e9s pour vivre de son \u00e9criture, bien que ses pi\u00e8ces aient \u00e9t\u00e9 mises \u00e0 l&#8217;honneur dans la capitale, en Allemagne et dans sa Russie natale. A la une des jour\u00adnaux de la presse moscovite, sa pi\u00e8ce fut notamment mont\u00e9e dans la capitale des tsars par l&#8217;un des plus grands metteurs en sc\u00e8ne russe, Andrej Jitinkin.<\/p>\n<p>Encourag\u00e9, entre autres, par le d\u00e9funt po\u00e8te de l&#8217;absurde Eug\u00e8ne Ionesco, et Bernard Sobel, l&#8217;homme n&#8217;a pas h\u00e9sit\u00e9 \u00e0 r\u00e9pondre \u00e0 l&#8217;appel de la Carrosserie Mesnier.<\/p>\n<p>\u00ab Saint-Amand a le charme de -mon enfance, pass\u00e9e dans une bourgade cach\u00e9e \u00e0 200 kilom\u00e8\u00adtres de Moscou <strong>\u00bb.<\/strong> Tous les che- -mlns m\u00e8nent \u00e0 la capitale du Bois-chaut. Ceux emprunt\u00e9s par F\u00e9lix -et Arkadi ne sont pas les moins tortueux, mais les plus tortur\u00e9s.<\/p>\n<p><em><strong>Bertrand AUDOUY<\/strong><\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> French press<\/p>\n<p>\u041f\u0440\u0435\u0441\u0441\u0430 \u0424\u0440\u0430\u043d\u0446\u0438\u0438<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p> La vie en langage grossier <\/p>\n<p>Arguments et Faits <\/p>\n<p>archive.aif.ru<\/p>\n<p>27.12.20<\/p>\n<p>PERMETTEZ au journaliste de se taire. Je vous pr\u00e9sente \u00e0 pr\u00e9sent le discours d\u2019un dramaturge tr\u00e8s connu. Presque une c\u00e9l\u00e9brit\u00e9. Son nom appara\u00eetra plus bas. Pour commencer, \u00e9coutez cette d\u00e9claration-programme qu\u2019il m\u2019a transmise en guise de r\u00e9ponse \u00e0 [&#8230;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"parent":10,"menu_order":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","template":"","meta":{"footnotes":""},"class_list":["post-222","page","type-page","status-publish","hentry","odd"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/volokhov.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/222","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/volokhov.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"https:\/\/volokhov.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/volokhov.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/volokhov.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=222"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/volokhov.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/222\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2135,"href":"https:\/\/volokhov.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/222\/revisions\/2135"}],"up":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/volokhov.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/10"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/volokhov.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=222"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}