Poèmes traduits en français

EN VÉRITÉ, AINSI SOIT-IL

Texte du poème

Tous ont des oreilles,
Tous ont des oreilles,
Tous ont des oreilles.

Elles entendent,
Elles entendent,
Elles entendent.

Tous ont des yeux,
Tous ont des yeux,
Tous ont des yeux.

Ils voient,
Ils voient,
Ils voient.

Tous ont un nez,
Tous ont un nez,
Tous ont un nez.

Il respire,
Il respire,
Il respire.

Tous ont des jambes,
Tous ont des jambes,
Tous ont des jambes.

Elles marchent,
Elles marchent,
Elles marchent.

Tous ont des mains,
Tous ont des mains,
Tous ont des mains.

Elles protègent,
Elles protègent,
Elles protègent.

De qui,
De qui,
De qui ?

De moi,
De moi,
De moi.

Qui es-tu,
Qui es-tu,
Qui es-tu ?

Je suis ta mort,
Je suis ta mort,
Je suis ta mort.

Je ne te vois pas,
Je ne te vois pas,
Je ne te vois pas.

C’est parce que,
C’est parce que,
C’est parce que

Je suis venue pour toi,
Je suis venue pour toi,
Je suis venue pour toi,

Te guider,
Te guider,
Te guider

Sur le chemin clair et lumineux,
Sur le chemin clair et lumineux,
Sur le chemin clair et lumineux.

Au bout de ce chemin,
Au bout de ce chemin,
Au bout de ce chemin,

Je t’attendrai,
Je t’attendrai,
Je t’attendrai.

Je t’attendrai,
Je t’attendrai,
Je t’attendrai.

En vérité, ainsi soit-il.
En vérité, ainsi soit-il.

Mikhail Volokhov
Texte français : Nikita Krougly-Encke
Paris, 19.06.2024

LES HEUREUX QUITTENT LA FRANCE

Texte du poème

Ils quittent la France heureux,
Laissent Nantes et la vallée de la Loire,
Nice — la Seine aux courbes lentes — Paris,
Et la côte de l’Océan Atlantique
Tu as vécu à Paris pendant dix ans
Sans plat de merde d’immigrant
Là-bas l’amour t’as miraculeusement sauvé
Paris enclencha le feu vert pour ton destin

Il fut bon avec toi pendant dix années,
La couleur de ses toits — fuite d’un ciel enfumé.
Tu l’as gardée, talisman contre le malheur,
Gage de chance et d’amour pour tous les cœurs
Paris ne veut pas savoir pourquoi l’homme en lui
Aime tant la musique, le théâtre, la danse
Paris est donc si belle que l’on pourrait une vie entière
Admirer Paris seule
Paris t’a encore offerte à moi
Des promenades à Versailles, aux théâtres
Et les cigarettes avec un café à Montmartre
Que nous fumions de toutes nos forces heureuses
La cathédrale de Notre-Dame
Nourrissait comme toujours
Tous les pigeons du Quartier Latin
Et nous jetions des graines sur le parvis de Notre-Dame
Que la joie ressuscite avec passion
Chez les pigeons
En nous
Amoureux et vivants
Le Paris merveilleux dans ses souvenirs,
Ne garde rancune à ceux qui l’ont criblé de trous.
Le grincement des guillotines, les têtes tranchées —
Paris ne se les rappelle pas avec frisson
Et le cimetière parisien du Père-Lachaise
Vit — fleurit — se peuple encore sans guillotine.
Ici se tait l’homme devenu célèbre,
Et cela plaît aussi à Paris infiniment
Ici-bas, Notre-Dame — lien gothique
Et dans les cieux toute l’aspiration de la pensée
Le roseau se balance — le vent a soufflé
Et ayant chassé les nuages, il a purifié les hauteurs abyssales
Et les étoiles là-haut — avec la Lune comme astrologue,
Offraient à tous des prophéties heureuses
Toutes les villes, bonbons sans emballages,
Mais Paris, le soir est réchauffée par ses lumières
Particulièrement aimée

Pour ses délices chocolatés.
Là, le café — noir comme de l’encre — réchauffe les poètes,
Dans des tasses rétro, pleines de souvenirs
Et toi tel drogué de café
Tombes amoureux d’une fille le soir même
Qui vient à ta rencontre — tentante comme un chocolat
Chaud bonbon de café

Mikhail Volokhov
Texte français : Nikita Krougly-Encke
2020

SANEK. IL N’EST PAS D’HISTOIRE PLUS FRACASSANTE AU MONDE — QUE CELLE DE ROMÉO ET JULIETTE

Texte du poème

Saniok.
Frangin du quartier.
Notre gars.
Dans la ville — il frappait tout le monde.
Voilà pourquoi le principal,
le nôtre,
le central,
le bandit —
c’était lui.
Sur le ring.
Mi-lourd, régional.
Les victoires — il les forgeait.
Directs surtout.
Bien droits.
Premier round —
tout le monde KO.
Au sol.
Dans le sang.

Dans la rue —
sur le corps, cinquante coups de couteau.
Deux — traversants.
Le dernier — sanglant.
De Tolian.
Presque une heure
depuis le terrain vague du coin
on l’a porté à bras.
Saniok.
Pour que le sang ne rentre pas dedans.
Pour qu’il ne crève pas avant l’hôpital.
Pour nous tous —
il se battait comme ça.
Pour que nous restions seuls.
Au-dessus de la ville.
Les principaux.
Des loups.
Tolian —
chef des chacals du Nord.
Débile.
À la boxe — rien.
Alors la lame.
Sortie de sous la veste.
Un coup.
Direct.
Dans la poitrine de Saniok.
Mais Saniok —
même avec la lame dans le torse —
le cou de Tolian, le chacal,
il l’a brisé.
Coup fétiche.
Crochet tordu.
Tolian — déjà mort.
Les Nordiques —
du terrain vague
ils l’ont emmené.

Comme une bête crevée.
Et la ville —
à nous.
Grâce à Saniok.
Deux semaines plus tard —
Saniok debout.
Il parle.
Lentement.
Durement :
« Aucun chacal du Nord.
Aucune bête vomie.
Ne vivra ici.
Sur notre terre. »
Et chaque jour —
les chacals du Nord —
barres de fer.
Couteaux.
Dans le sang —
on les a écrasés.
Ils ne tenaient pas.
Presque pas.
Depuis que Tolian
est tombé face à Saniok —
leur esprit s’est cassé.
Et on les aurait tous finis.
Tous.
Avec les frangins.
Même les gosses.
Pour qu’ils ne reviennent pas plus tard.
Pour leurs grands frères.
Que je le répète —
pour ceux qui ne comprennent pas :
presque tous —
on les avait déjà
déchirés.
Coupés.
Nous.

Mais —
Saniok a dit :
« Stop.
Pas des Siciliens.
Pas des mafieux.
Sans morale — pas nous.
Nous —
gars russes. »
Ils comprendront,
j’en suis sûr.
Les justes.
Les braves.
Les combattants.
Vous en pensez quoi ?
Et nous —
on lui a dit :
S’ils ne comprennent pas —
leurs petits.
Chiens du Nord —
on les finira plus tard.
Depuis —
ils ne se mêlent plus.
Des affaires de la ville.
De leurs règles pourries.
Et deux ans plus tard —
tout est devenu calme.
Vraiment.
Saniok —
amoureux.
De la fille de Tolian.
Aliona.
Russe.
Depuis la dixième classe.
Et l’amour —

il a fleuri.
Comme chez Shakespeare.
Roméo et Juliette.
Des jumeaux —
un garçon.
Une fille.
Un an.
Pareils.
Les enfants de Saniok et d’Aliona —
Roméo.
Juliette.
Comme chez Shakespeare.
C’est Olga —
veuve de Tolian.
Prof de dessin.
Du Nord.
Qui l’a voulu.
Pour la mémoire de Tolian.
Lui —
il l’appelait Juliette
depuis l’école.
Elle —
elle l’appelait Roméo.
Voilà.
Ils se sont réconciliés.
Nous —
avec les Nordiques —
on espère maintenant
vivre en paix.
Comme une famille.
Frères de sang.
Et au Nord —
les filles.
Seins fermes.
Qui se voient.
Culs royaux.

À trois pâtés de maisons —
bombes sexuelles.
Les yeux tirent tout seuls.
Et dans la vie —
il faut marcher longtemps.
Avec l’amour.
Toujours en avant.
Sans regarder derrière.
Derrière —
pas que la nuit.
Il y a aussi l’amour.
Bon.
Fort.
Devant —
espérons —
encore l’amour.
Comme chez Shakespeare.
Vrai.
Fidèle.
Pour des gens solides.
Et aux salopes —
dans la gueule.
Au nez.
À travers tout le cerveau.
Oui.
Putain.
Il n’est pas d’histoire plus fracassante au monde —
que celle de Roméo et Juliette.

Mikhail Volokhov
Texte français : Nikita Krougly-Encke
2021

UN SOLDAT ENRHUMÉ EN HIVER DANS UNE TRANCHÉE

Texte du poème

Un soldat enrhumé, l’hiver, dans une tranchée. La neige.
Trois heures du matin. Les chars ennemis passent à l’attaque.
Ses poumons sont en feu — pas de pénicilline.
Aucun lit chaud pour lui dans le lazaret le plus proche.

Le soldat enrhumé ne veut plus vivre.
Sur la neige il crache du sang, quarante de fièvre.
Le char ennemi le plus proche est à cent mètres.
Il avance, canon braqué, droit sur le fantassin.

Alors le soldat se lève, de toute sa hauteur, avec un sourire,
Et marche vers le char, une grenade à la main.
Il lui semble que sa bien-aimée vole à sa rencontre, non le char.
Dans sa main, ce sont des fleurs qu’il tient, et non une grenade.
Il brûle tant d’étreindre sa bien-aimée
Que même le char, comme ensorcelé, ne tire pas.

Le temps de la guerre s’arrête —
Un bref instant d’amour entre le soldat et le char.
Puis, l’instant d’après, un obus jaillit du blindé
Et vient frapper la poitrine du soldat.

Il n’y a pas de pénicilline — il n’en est plus besoin.
Le soldat tombe. Il est mort.
Et n’est plus enrhumé.

Mikhail Volokhov
Texte français : Nikita Krougly-Encke
2022

L’HOMME QUI MOURRA DANS MA PIÈCE

Texte du poème

L’homme qui mourra dans ma pièce
Enlèvera d’abord sa peau
Et la pendra sur une chaise
La chaise dira : « Ça serre aux épaules.
Votre mort n’est pas mon problème. »

La rose dans le vase prendra sa défense
Et montrera l’exemple du vase en cristal :
« Je meurs dans le vase, et le vase n’y voit pas d’inconvénient,
Il ne fait que briller de ses multiples facettes»

La chaise dira : « Ce sont vos problèmes. »

Alors le canapé, courroucé, se souviendra :
Autrefois, sur cette chaise, un homme se tenait, la corde au cou
La chaise était bien contente quand on l’a renversée
Tandis que les jambes de l’homme pendaient dans l’air

Et la chaise dira : « Passez votre chemin »

L’homme qui mourra dans ma pièce
Peut enlever sa peau,
Mais, par respect pour la chaise, qu’il la jette par terre

La chaise a ses propres problèmes
D’autant plus que tout cela n’est qu’une pièce

Mikhail Volokhov
Texte français : Nikita Krougly-Encke
2022

LA VIEILLE FEMME VEUT S’ENVOLER

Texte du poème

Dans une vieille maison de village,
au bord d’une rivière gelée,
sur le poêle qui ne chauffe plus,
une vieille femme est couchée.

Elle veut s’envoler vers le paradis,
oiseau céleste.

Elle ne mange pas.
Ne dort pas.
Troisième jour qu’elle attend le voisin
pour qu’il coupe du bois.

Elle est gelée.
L’hiver.
Moins trente-huit.

Mais elle veut mourir

sans paroles.

Un livre de Khlebnikov est posé près d’elle.
Elle l’a ouvert.
Elle ne lit pas.

Elle se parle à elle-même.
Ancienne professeure de russe.
Elle murmure ses vers tristes,
ses pensées.

Dans un coin pend la radio en plastique de son mari.
Elle bavarde du moins trente-huit dehors.
Elle est restée seule sur la terre.

Au mur principal, des photos de guerre.
Dans un cadre, un vieil article de la Pravda
sur l’exploit de son frère
pendant la Grande Guerre patriotique.

Un peu plus bas, une icône.
Et sous l’icône, un autre article encadré.
De l’année trente-huit,

quand le peuple réclamait le sang
des ennemis du peuple,
quand on tuait les koulaks
comme d’innombrables criminels,
quand on attendait des Pavlik Morozov.

Son père fut fusillé cette année-là
pour avoir gardé un sac de grain
dans la cave,
pour sa famille,
afin qu’elle ne meure pas de faim l’hiver.

La grande famille devint plus petite.

En quarante et un,
elle disait adieu à son frère.
C’est lui qui, près d’Ielnia,
comme Matrossov,
se coucha sur un bunker de mitrailleuse.
Un article parut alors
dans la Pravda
sur son exploit.

Aujourd’hui, la vieille femme comprend une seule chose :
Khlebnikov écrivait des romans en vers.
Il aurait pu écrire, sur son frère aussi,
une seule ligne.

Son frère s’est couché sur cette mitrailleuse fasciste
comme sur une femme,
pour qu’elle continue d’enfanter pour le pays,
ce pays qui avait perdu tant d’enfants
à la guerre et en dehors.

Et cet hiver,
elle a décidé de partir
comme en trente-huit :
d’épuisement,
de froid et de faim.
Moins trente-huit.

Que ce nombre glacé
soit pour sa famille
une demande de pardon.

Si Khlebnikov était vivant

et connaissait l’exploit de son frère,
il écrirait, elle en est sûre,
une ligne magnifique pour lui.

Avec ce souvenir,
avec ce roman imaginaire,
la vieille femme s’envole
dans la nuit froide de l’hiver.

Comme ceux qui ont couvert de leur corps
les balles entrant dans la chair
et sortant de la chair.

Matrossov — le jour.
La nuit — la tempête de neige.

Mikhail Volokhov
Texte français : Nikita Krougly-Encke
2023